This is an archive copy of wikilivres.ca as of 18 February 2017 (from the WikiTeam dump). The original site is closed.

Citadelle/CLXXXVIII

Free texts and images.
Jump to navigation Jump to search
CLXXXVII Citadelle
CLXXXVIII
written by Antoine de Saint-Exupéry
CLXXXIX


CLXXXVIII

N’est rien à espérer si te voilà aveugle à cette lumière qui n’est point des choses mais du sens des choses. Et je te retrouve devant ta porte :

« Que fais-tu là ? »

Et tu ne sais, et te plains de la vie.

« La vie ne m’apporte plus rien. Dort ma femme, repose mon âne, mûrit mon blé. Je ne suis rien qu’attente stupide et m’y ennuie. »

Enfant sans jeu qui ne sait plus lire à travers. Je m’assieds près de toi et t’enseigne. Tu baignes dans le temps perdu, et t’assiège l’angoisse de ne point devenir.

Car d’autres disent : « Il faut un but. » Ta nage est belle qui te crée un rivage lentement désenseveli de la mer. Et la poulie grinçante qui te crée l’eau à boire. Ainsi du blé doré qui est rivage du noir labour. Ainsi du sourire de l’enfant qui est rivage de l’amour domestique. Ainsi du vêtement au filigrane d’or lentement cousu pour la fête. Et que deviens-tu en toi-même si tu tournes la manivelle pour le seul bruit de la poulie, si tu couds le vêtement pour le vêtement, si tu fais l’amour pour l’amour ? Vite ils s’épuisent, car ils n’ont rien à te donner.

Mais je te l’ai dit de mon bagne où j’enferme ceux qui n’ont plus qualité d’homme. Et leur coup de pioche vaut pour la pioche. Et ils te donnent ce coup de pioche après ce coup de pioche. Et rien ne change de leur substance. Nage sans rivage et qui tourne en rond. Et il n’est point de création, ils ne sont point route et charroi vers quelque lumière. Mais, que soient le même soleil, la même route dure, la même sueur, mais que te soit donné d’extraire une fois l’an le diamant pur, et te voilà religieux dans ta lumière. Car ton coup de pioche a sens de diamant qui n’est point de la même nature. Et te voilà dans la paix de l’arbre et le sens de la vie, lequel est de t’élever d’étage en étage à la gloire de Dieu.

Tu laboures pour le blé et tu couds pour la fête et tu brises la gangue pour le diamant. Et ceux-là qui te semblent heureux que possèdent-ils de plus que toi sinon la connaissance du nœud divin qui noue les choses ?

Tu ne trouveras point la paix si tu ne transformes rien selon toi. Si tu ne te fais véhicule, voie et charroi. Alors seulement circule le sang dans l’empire. Mais tu te veux considéré et honoré pour toi-même. Et tu prétends arracher au monde quelque chose à saisir qui soit pour toi. Et tu ne trouveras rien car tu n’es rien. Et tu jettes tes objets en vrac dans la fosse à ordures.

Tu attendais l’apparition venue du dehors, comme un archange qui t’eût ressemblé. Et qu’eusses-tu tiré de sa visite plus que de celle du voisin ? Mais, d’avoir remarqué que ne sont point les mêmes tel qui marche vers l’enfant malade, tel qui marche vers la bien-aimée, tel qui marche vers la maison vide, bien que dans l’instant ils paraissent semblables, je me fais rendez-vous ou rivage, au travers des choses qui sont, et tout est changé. Je me fais blé au-delà du labour, homme au-delà de l’enfant, fontaine au-delà du désert, diamant au-delà de la sueur.

Je te contrains de bâtir en toi une maison.

La maison faite, vient l’habitant qui brûle ton cœur.