This is an archive copy of wikilivres.ca as of 18 February 2017 (from the WikiTeam dump). The original site is closed.

Citadelle/CXC

Free texts and images.
Jump to navigation Jump to search
CLXXXIX Citadelle
CXC
written by Antoine de Saint-Exupéry
CXCI


CXC

Me vint la connaissance de ce que point ne sont de la même essence l’acceptation du risque de mort et l’acceptation de la mort. Et j’ai connu des jeunes gens qui superbement défiaient la mort. Et c’est en général qu’il était des femmes pour les applaudir. Tu reviens de la guerre et te plaît le cantique que te chantent leurs yeux. Et tu acceptes l’épreuve du fer où tu mets en jeu ta virilité, car cela seul existe que tu offres et risques de perdre. Et le savent bien les joueurs qui hasardent leur fortune aux dés, car rien de leur fortune ne les sert dans l’instant mais voici qu’elle devient caution d’un dé et toute pathétique dans la main, et tu lances sur la table grossière tes cubes d’or qui deviennent déroulement des plaines, des pâturages et des moissons de ton domaine.

L’homme donc revient déambulant dans la lumière de sa victoire, l’épaule lourde du poids des armes qu’il a conquises, et peut-être même fleuries de sang. Et voici qu’il rayonne pour un temps seulement, peut-être, mais pour un temps. Car tu ne peux vivre de ta victoire.

Donc l’acceptation du risque de mort, c’est l’acceptadon de la vie. Et l’amour du danger, c’est l’amour de la vie. De même que ta victoire, c’était ton risque de défaite surmonté par ta création, et tu n’as jamais vu l’homme, régnant sans risque sur les animaux domestiques, se prévaloir d’être vainqueur.

Mais j’exige plus de toi, si je te veux soldat fertile pour l’empire. Bien qu’il soit ici un seuil difficile à franchir, car une chose est d’accepter le risque de mort, autre chose d’accepter la mort.

Je te veux d’un arbre et soumis à l’arbre. Je veux que ton orgueil loge dans l’arbre. Et ta vie, afin qu’elle prenne un sens.

L’acceptation du risque n’est cadeau qu’à toi-même. Tu aimes respirer pleinement et dominer les filles par ton éclat. Et cette acceptation du risque, tu as besoin de la raconter, elle est marchandise pour échange. Ainsi vantards mes caporaux. Mais ils n’honorent encore qu’eux-mêmes.

Autre chose de perdre ta fortune aux dés pour l’avoir voulu ressentir et bloquer toute dans ta main, pour avoir voulu la sentir dans ta main, concrète et substantielle, et toute présente dans l’instant même, avec son poids de chaumes et d’épis engrangés, et de bêtes dans leurs pâturages, et de villages aux respirations de fumée légère qui sont signe de la vie de l’homme, et autre chose tes mêmes granges, tes mêmes bêtes, tes mêmes villages, de t’en dépouiller pour vivre plus loin. Autre chose d’aiguiser ta fortune et de la faire brûlante dans l’instant du risque, et de la renoncer, comme tel qui se dépouille un à un de ses vêtements, et dédaigneusement se décortique de ses sandales sur la plage, afin d’épouser, nu, la mer. Te faut mourir pour épouser.

Te faut survivre à la façon des vieilles qui s’usent les yeux à la couture des draps d’église dont elles habillent leur Dieu. Elles se font vêtement d’un Dieu. Et la tige de lin, par le miracle de leurs doigts, se fait prière.

Car tu n’es que voie et passage et ne peux réellement vivre que de ce que tu transformes. L’arbre, la terre en branches. L’abeille, la fleur en miel. Et ton labour, la terre noire en incendie de blé.

M’importe donc d’abord que ton Dieu te soit plus réel que le pain où tu plantes les dents. Alors t’enivrera jusqu’à ton sacrifice, lequel sera mariage dans l’amour.

Mais tu as tout détruit et tout dilapidé, ayant perdu le sens de la fête, et croyant t’enrichir de distribuer tes provisions au jour le jour. Car tu te trompes sur le sens du temps. Sont venus tes historiens, tes logiciens et tes critiques. Ont considéré les matériaux et, de ne rien lire au travers, t’ont conseillé d’en jouir. Et tu as refusé le jeûne qui était condition du repas de fête. Tu as refusé l’amputation de la part de blé qui, d’être brûlé pour la fête, créait la lumière du blé.

Et tu ne conçois plus qu’il soit un instant qui vaille la vie, aveuglé que tu es par ta misérable arithmétique.