This is an archive copy of wikilivres.ca as of 18 February 2017 (from the WikiTeam dump). The original site is closed.

Citadelle/CLXXXIX

Free texts and images.
Jump to navigation Jump to search
CLXXXVIII Citadelle
CLXXXIX
written by Antoine de Saint-Exupéry
CXC


CLXXXIX

Mon peuple bien-aimé, me vint ce litige quand je me reposais sur la montagne qui me faisait comme un manteau de pierre. Incendie lent dont ne m’atteignaient plus que la fumée et la lumière. « Vers où vont-ils ? Où les dois-je conduire, Seigneur ? Si j’administre, ils se ressembleront à eux-mêmes. Je ne connais point de gestion, Seigneur, qui ne durcisse l’objet de sa gérance. Et que ferais-je d’une graine si elle ne va vers l’arbre ? Et que ferais-je d’un fleuve s’il ne va vers la mer ? Et d’un sourire, Seigneur, s’il ne va vers l’amour ?

« Mais de mon peuple ?

« Ah ! Seigneur, ils se sont aimés de génération en génération. Ils ont composé leurs poèmes. Ils se sont bâti des maisons, ils les ont habillées de leurs tapis de haute laine. Ils se sont perpétués. Ils ont élevé leurs petits et déposé les générations usées dans les corbeilles de Tes vendanges. Ils se sont rassemblés aux jours de fête. Ils ont prié. Ils ont chanté. Ils ont couru. Ils se sont reposés d’avoir couru. Il leur a poussé des cals dans les paumes. Leurs yeux ont vu, se sont émerveillés, puis se sont emplis de ténèbres. Ils se sont également haïs. Ils se sont divisés les uns d’avec les autres. Ils se sont déchirés. Ils ont lapidé les princes nés d’eux-mêmes. Puis ils ont pris leur place et se sont entre eux lapidés. Oh ! Seigneur, si semblables leurs haines, leurs condamnations, leurs supplices à une sourde et funèbre cérémonie. Oh ! Seigneur, ne m’en effrayant point, de mon altitude, semblable qu’elle était aux gémissements et aux craquements du navire. Ou à la douleur de l’enfantement. Seigneur, ainsi des arbres qui se poussent l’un l’autre, s’écrasent et s’étouffent à la poursuite du soleil. Cependant du soleil on peut dire qu’il tire le printemps du sol et se fait célébrer par les arbres. Et la forêt est composée des arbres, bien que tous y soient ennemis. Et le vent tire sa louange de cette harpe ! Ah ! Seigneur, myope et le nez contre, que connaîtrais-je d’eux dans leurs diversités ? Mais voici qu’ils reposent. Réservées pour la nuit les paroles mensongères, endormis les appétits et les calculs. Détendues les jalousies. Ah ! Seigneur, me voici promenant mon regard sur les travaux qu’ils ont laissés en friche, et confondu, comme au seuil de la vérité, par une signification qui ne m’est point déverrouillée encore, et qu’il importe que je dégage, afin qu’elle soit.

« Seigneur, de mon peintre, s’il peint, que savent les doigts, l’oreille ou la chevelure ? Ou la cheville ou la hanche ou le bras ? Rien. L’œuvre qui vient draine leurs mouvements et naît, ardente, de tant de souhaits contradictoires. Mais myope et le nez contre, nul ne connaît rien que mouvements incohérents, grattements du pinceau ou taches de couleur. Et que savent les cloutiers ou les scieurs de planches de la majesté du navire ? Ainsi de mon peuple si je le divise. Que connaît l’avare et l’opulent au ventre lourd, et le ministre, et le bourreau, et le berger ? Sans doute même, s’il en est un qui voit plus clair, c’est celui-là qui mène les bêtes à l’abreuvoir ou celle-là qui accouche ou cet autre qui meurt, non le savant, non le rabougri aux doigts d’encre, car ils ne connaissent point la lenteur. Et ils ne servent rien d’essentiel, alors que tel qui rabote sa planche la voit devenir et grandit.

« Endormies leurs passions étroites, je vois le patrimoine fondé par l’avare. Et tel qui ne vaut rien et pille pour soi les richesses d’autrui, ministre prévaricateur, il les déverse à son tour dans les mains de ceux qui cisèlent les objets d’ivoire et d’or. Et se cisèlent et se sculptent l’or et l’ivoire. Et tel qui condamne injustement fonde l’âpre amour de la vérité et de la justice. Et tel qui touche sur les matériaux du temple s’efforce plus fort de dresser ce temple.

« J’ai vu s’élever des temples au mépris de l’usuel, à travers les convoitises d’hommes. J’ai vu les esclaves charrier les pierres, fouettés par des gardes-chiourme de bagne. J’ai vu le chef d’équipe voler sur les salaires. Ah ! Seigneur, myope et le nez contre, je n’ai rien vu jamais que lâcheté, sottise et lucre. Mais de la montagne où je m’assieds, voici que j’aperçois l’ascension d’un temple dans la lumière. »