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Citadelle/CXIII

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CXII Citadelle
CXIII
written by Antoine de Saint-Exupéry
CXIV


CXIII

Car nous ne nous entendons pas sur la réalité. Et moi je dénomme réalité non ce qui est mesurable dans une balance (de laquelle je me moque car je ne suis point une balance et peu m’importent les réalités pour balance), mais ce qui pèse sur moi. Et pèse sur moi ce visage triste ou cette cantate ou cette ferveur dans l’empire ou cette pitié pour les hommes ou cette qualité de la démarche ou ce goût de vivre ou cette injure ou ce regret ou cette séparation ou cette communion dans la vendange (bien plus que les grappes vendangées, car si même on les porte ailleurs pour les vendre, j’en ai déjà reçu l’essentiel. Ainsi de celui-là qui devait être, décoré par le roi et qui participa à la fête, jouit de son rayonnement, reçut les félicitations de ses amis, et connut ainsi l’orgueil du triomphe — mais le roi mourut d’une chute de cheval avant d’avoir accroché contre sa poitrine l’objet de métal. Me diras-tu que l’homme n’a rien reçu ?).

La réalité pour ton chien c’est un os. La réalité pour ta balance c’est un poids de fonte. Mais la réalité pour toi est d’une autre nature.

Et c’est pourquoi je dis futiles les financiers et raisonnables les danseuses. Non que je méprise l’œuvre des premiers mais parce que je méprise leur morgue, leur assurance et leur satisfaction de soi car ils se croient le but et la fin et l’essence quand ils ne sont que des valets, et qu’ils servent d’abord les danseuses.

Car ne te trompe point sur le sens du travail. Il est des travaux qui sont urgents. Comme des cuisines de mon palais. Car s’il n’est point de nourriture il n’est point d’hommes. Et il convient que les hommes d’abord soient nourris, vêtus et abrités. Il convient qu’ils soient, tout simplement. Et de tels services sont d’abord urgents. Mais l’important ne se loge point ici : il se loge dans leur seule qualité. Et les danses et les poèmes et les ciseleurs des étages d’en haut, et le géomètre et l’observateur des étoiles, que permet d’abord le travail des cuisines, sont seuls qui honorent l’homme et qui lui donnent un sens.

Donc quand vient celui-là qui ne connaît que les cuisines, desquelles en effet sont charriés des réalités pour balances et des os pour chiens, je lui interdis de parler de l’homme car il négligera l’essentiel, à la façon de l’adjudant qui ne considère rien de l’homme que son aptitude au maniement d’armes.

Et pourquoi danserait-on dans ton palais alors que les danseuses expédiées aux cuisines t’enrichiraient d’un supplément de nourriture ? Et pourquoi y cisèlerait-on des aiguières d’or quand en expédiant les ciseleurs au chantier des aiguières d’étain on disposerait de plus d’aiguières ? Et pourquoi taillerait-on des diamants, et pourquoi écrirait-on des poèmes, et pourquoi observerait-on les étoiles, quand tu n’as qu’à les expédier ceux-là battre le blé pour disposer d’un supplément de pain ?

Mais comme dans ta cité il te manquera quelque chose qui est pour l’esprit et non pour les yeux et non pour le sens, tu seras bien contraint de leur inventer de fausses nourritures, lesquelles ne vaudront plus rien. Et tu leur chercheras des fabricants qui leur fabriqueront leurs poèmes, des automates qui leur fabriqueront des danses, des escamoteurs qui de verre taillé tireront pour eux des diamants. Et voici qu’ils auront l’illusion de vivre. Bien qu’il ne soit plus rien en eux que caricature de la vie. Puisque celui-là aura confondu le sens véritable de la danse, du diamant et du poème — lesquels ne t’alimentent de leur part invisible qu’à condition d’avoir été gravis — avec un fourrage pour râteliers. La danse est guerre, séduction, assassinat et repentir. Le poème est ascension de montagne. Le diamant est année de travail changée en étoile. Mais l’essentiel leur manquera.

Ainsi du jeu de quilles : puisque ta joie est de faire tomber les quilles ennemies, tu tirerais bien du plaisir en t’en alignant des centaines et en te bâtissant une machine à les faire tomber…