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Citadelle/CXIV
| CXIII | Citadelle CXIV written by Antoine de Saint-Exupéry |
CXV |
CXIV
Mais ne crois pas que je méprise en rien tes besoins. Ni même ne m’imagine qu’ils sont opposés à ta signification. Car je veux bien me traduire, pour te démontrer ma vérité, en mots qui se tirent la langue comme nécessaire et superflu, cause et effet, cuisine et salle de danse. Mais je ne crois point en ces divisions qui sont d’un langage malheureux et du choix d’une mauvaise montagne d’où lire les mouvements des hommes.
Car de même que le sens de la ville, ma sentinelle n’y accède que quand Dieu l’enrichit de la clarté d’œil et d’oreille des sentinelles et qu’alors le cri du nouveau-né ne s’oppose plus aux plaintes autour du mort, ni la foire au temple, ni le quartier réservé à la fidélité autre part dans l’amour, mais que de cette diversité naît la ville qui absorbe, épouse et unifie, de même que l’arbre surgit un, des éléments divers de l’arbre, et de même que le temple domine de la qualité de son silence ce disparate de statues, de piliers, d’autels et de voûtes, de même je ne rencontre l’homme qu’à l’étage où il ne m’apparaît plus comme celui qui chante contre celui qui bat le blé, ou danse contre celui qui verse le grain dans les sillons, ou observe les étoiles contre celui qui forge les clous, car si je te divise, je ne t’ai point compris et je te perds.
C’est pourquoi m’enfermant dans le silence de mon amour je m’en fus observer les hommes dans ma ville. Ayant désir de la comprendre.
(Note pour plus tard : Ne croyant point qu’il soit d’une idée préconçue de choisir le rapport des activités. La raison n’a rien à y voir. Car tu ne construis point un corps à partir d’une somme. Mais tu plantes une graine et c’est telle somme qui se montre. Et c’est la qualité de l’amour dont naîtra seule raisonnablement la proportion, laquelle te sera invisible par avance, sauf dans le langage stupide des logiciens, des historiens et des critiques qui te montreront tes morceaux et combien tu eusses pu en grossir l’un aux dépens des autres, démontrant aisément que celui-là est à grossir plutôt que l’autre, alors qu’ils eussent tout aussi bien établi le contraire, car si tu inventes l’image des cuisines et celle de la salle de danse, il n’est point de balance pour te départager l’importance de l’une ou de l’autre. C’est que ton langage devient vide de sens dès que tu préjuges de l’avenir. Construire l’avenir c’est construire le présent. C’est créer un désir qui est pour aujourd’hui. Qui est d’aujourd’hui vers demain. Et non réalité des actes qui n’ont de sens que pour demain. Car si ton organisme s’arrache au présent il meurt. La vie qui est adaptation au présent et permanence dans le présent repose sur des liens innombrables que le langage ne peut saisir. L’équilibre est fait de mille équilibres. Et il en est, si tu en tranches un seul à la suite d’une démonstration abstraite, comme de l’éléphant qui est construction énorme et qui cependant, si tu tranches un seul de ses vaisseaux, va mourir. Il ne s’agit point là de souhaiter que tu ne changes rien. Car tu peux tout changer. Et d’une plaine âpre tu peux faire une plantation de cèdres. Mais il importe non pas que tu construises des cèdres mais sèmes des graines. Et à chaque instant la graine elle-même ou ce qui naîtra de la graine sera en équilibre dans le présent. )
Mais il est plusieurs angles sous lesquels voir les choses. Et si je choisis la montagne qui me départage les hommes selon leur droit aux provisions, il est probable que je m’irriterai selon ma justice. Mais probable il est aussi que ma justice serait autre d’une autre montagne qui autrement départagerait les hommes. Et je voudrais que toute justice soit rendue. C’est pourquoi je fis observer les hommes.
(Car il n’est point une justice mais un nombre infini. Et je puis bien départager par l’âge pour récompenser mes généraux en les faisant croître en honneurs et en charges. Mais je puis aussi bien leur permettre un repos qui augmente avec les années et, en les déchargeant de leurs charges et en couvrant des épaules jeunes. Et je puis juger selon l’empire. Et je puis juger selon les droits de l’individu ou, à travers lui, contre lui, selon l’homme. )
Et si considérant la hiérarchie de mon armée je tiens à juger de son équité me voilà pris dans un réseau de contradictions irréductibles. Car il est les services rendus, les capacités, le bien de l’empire. Et je trouverai toujours une échelle de qualité indiscutable qui me démontrera mon erreur selon une autre. Donc peu me trouble que l’on me montre qu’il est un code évident selon lequel mes décisions sont monstrueuses, connaissant d’avance que quoi que je fasse il en sera ainsi et qu’il importe de peser un peu, de mûrir un peu la vérité pour l’obtenir non dans les mots mais dans son poids. (Ici peut être parlé des lignes de force.)