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Citadelle/CXLI

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CXL Citadelle
CXLI
written by Antoine de Saint-Exupéry
CXLII


CXLI

Je commencerai donc mon discours en te disant :

« Toi l’homme, insatisfait dans tes désirs et brimé par la force, toi qu’un autre toujours empêche de croître… »

Et tu ne t’élèveras point contre moi car il est vrai que tu es insatisfait dans tes désirs et brimé par la force et qu’un autre toujours t’empêche de croître.

Et je t’emmènerai combattre le prince au nom de votre égalité.

Ou bien je te dirai :

« Toi l’homme, qui as besoin d’aimer, qui n’existes qu’à travers l’arbre qu’avec les autres tu composes. »

Et tu ne t’élèveras point contre moi car il est vrai que tu te connais le besoin d’aimer et n’existes qu’à travers l’œuvre que tu sers.

Et je t’emmènerai rétablir le prince sur son trône.

Je te puis donc dire n’importe quoi car tout est vrai. Et si tu me demandes comment reconnaître à l’avance laquelle des vérités se fera vivante et germera, je répondrai que c’est celle-là seule qui sera clef de voûte, langage simple et simplification de tes problèmes. Et peu importe la qualité de mes énoncés. Important est d’abord de t’avoir situé ici ou ailleurs. S’il se trouve que ce point de vue éclaire la plupart de tes litiges — et qu’ils ne soient plus — c’est toi-même qui énonceras tes observations et peu importe si, ici ou là, je me suis mal exprimé ou si même je me suis trompé. Tu verras comme je l’ai voulu car ce que je t’ai apporté ce n’est point un raisonnement mais un point de vue d’où raisonner.

Certes, il se peut que plusieurs langages t’expliquent le monde ou toi-même. Et qu’ils se fassent la guerre. Chacun cohérent et solide. Et sans que rien les départage. Sans qu’il soit non plus en ton pouvoir d’argumenter contre ton adversaire car il a raison autant que toi. Car vous luttez au nom de Dieu.

« L’homme est celui qui produit et consomme… »

Et il est vrai qu’il produit et consomme.

« L’homme est celui qui écrit des poèmes et apprend à lire les astres… »

Et il est vrai qu’il écrit des poèmes et étudie les astres.

« L’homme est celui qui trouve en Dieu seul la béatitude… »

Et il est vrai qu’il apprend la joie dans les monastères.

Mais il est à dire quelque chose de l’homme qui contienne tous tes énoncés, lesquels donnent naissance à des haines. A cause que le champ de la conscience est minuscule et que celui qui a trouvé une formule croit que les autres mentent ou sont dans l’erreur. Mais tous ont raison.


Cependant ayant appris avec une évidence souveraine de ma vie de tous les jours que produire et consommer est, comme les cuisines du palais, non le plus important mais seulement le plus urgent, j’en veux le reflet dans mon principe. Car l’urgence ne me sert de rien et je pourrais dire tout aussi bien : « L’homme est celui qui ne vaut qu’en bonne santé… » et en déduire une civilisation où, sous le prétexte de cette urgence j’installe le médecin comme juge des actions et des pensées de l’homme. Mais là encore, ayant appris de moi-même que la santé n’était qu’un moyen et non un but, je veux, de cette hiérarchie, le reflet aussi dans mon principe. Car si ton principe n’est point absurde, il est probable qu’il entraînera la nécessité de favoriser production et consommation, ou le souhait de la discipline pour la santé. Car de même que la graine qui est une se diversifie selon sa croissance, de même que la civilisation de l’image, qui est une, te meut différemment selon ton cadre ou ton état, de même il n’est rien que mon principe en fin de compte ne gouverne.

Je dirai donc de l’homme : « L’homme étant celui qui ne vaut que dans un champ de force, l’homme étant celui qui ne communique qu’à travers les dieux qu’il se conçoit et qui gouvernent lui et les autres, l’homme étant celui qui ne trouve de joie qu’à s’échanger par sa création, l’homme étant celui qui ne meurt heureux que s’il se délègue, l’homme étant celui qu’épuisent les provisions, et pour qui est pathétique tout ensemble montré, l’homme étant celui qui cherche à connaître et s’enivre s’il trouve, l’homme étant aussi celui qui… »

Il me souvient de le formuler de telle façon que ne soient point soumises et détraquées ses aspirations essentielles. Car s’il est de ruiner l’esprit de création pour fonder l’ordre, cet ordre ne me concerne point. S’il est d’effacer le champ de force pour accroître le tour de ventre, ce tour de ventre ne me concerne point. De même que s’il est de le faire pourrir par le désordre pour le grandir dans mon esprit de création, cette sorte d’esprit qui se ruine soi-même ne me concerne point. Et de même que s’il est de le faire périr pour exalter ce champ de force, car il est alors un champ de force mais il n’est plus d’homme et ce champ de force ne me concerne point.

Donc moi le capitaine qui veille sur la ville, j’ai ce soir à parler sur l’homme, et de la pente que je créerai naîtra la qualité du voyage.