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Citadelle/CXL
| CXXXIX | Citadelle CXL written by Antoine de Saint-Exupéry |
CXLI |
CXL
Car si tu fais appel à tes gendarmes et les charges de te construire un monde, aussi souhaitable soit-il, ce monde ne naîtra point car il n’est point du rôle ni de la qualité du gendarme d’exalter ta religion. Il est de son essence non de peser les hommes mais de faire exécuter tes ordonnances, lesquelles sont d’un code précis, comme de payer des impôts ou de ne point voler ton prochain, ou de te soumettre à telle ou telle règle. Et les rites de ta société sont visage qui te fonde cet homme-ci et non un autre, tel goût du repas du soir parmi les tiens, et non un autre, ce sont lignes du champ de force qui t’anime. Et le gendarme ne se voit point. Il est là comme mur et cadre et armature. Tu n’as point à le rencontrer, aussi impitoyable soit-il, car t’est également impitoyable que la nuit tu ne puisses jouir du soleil ou qu’il te faille attendre un navire pour traverser la mer, ou qu’il te soit, faute de porte vers la gauche, imposé de sortir à droite. Cela est, tout simplement.
Mais si tu renforces son rôle et le charges de peser l’homme, ce que nul au monde ne saurait faire, et de te dépister le mal selon son propre jugement — et non de seulement observer les actes, lesquels actes sont de son ressort — alors comme rien n’est simple, comme la pensée est chose mouvante et difficile à formuler, et qu’en réalité il n’est point de contraires, seuls subsisteront libres et accéderont au pouvoir ceux qu’un puissant dégoût n’écartera point de ta caricature de vie. Car il s’agit d’un ordre qui précède la ferveur d’un arbre que prétendent construire les logiciens et non d’un arbre né d’une graine. Car l’ordre est l’effet de la vie et non sa cause. L’ordre est signe d’une cité forte et non origine de sa force. La vie et la ferveur et la tendance vers, créent l’ordre. Mais l’ordre ne crée ni vie, ni ferveur, ni tendance vers.
Et ceux-là seuls se trouveront grandis qui, par bassesse d’âme, accepteront le petit bazar d’idées qui est du formulaire du gendarme, et troqueront leur âme contre un manuel. Car même si haute est ton image de l’homme et noble ton but, sache qu’il deviendra bas et stupide en s’énonçant par le gendarme. Car il n’est point du rôle du gendarme de charrier une civilisation, mais d’interdire des actes sans comprendre pourquoi.
L’homme entièrement libre dans un champ de force absolu et des contraintes absolues qui sont gendarmes invisibles : voilà la justice de mon empire.
C’est pourquoi j’ai fait venir les gendarmes et leur ai dit :
« Vous ne jugerez que les actes, lesquels se trouvent énumérés dans le manuel. Et j’accepte votre justice car il peut être en effet déchirant que ce mur aujourd’hui ne soit point franchissable, lequel en d’autres occasions protège des voleurs, si la femme assaillie crie de l’autre côté. Mais un mur est un mur et la loi est la loi.
« Mais vous ne porterez point de jugement sur l’homme. Car j’ai appris dans le silence de mon amour qu’il ne fallait point écouter l’homme pour le comprendre. Et parce qu’il m’est impossible de peser le bien et le mal et que je risque pour extirper le mal d’envoyer le bien à la fournaise. Et comment y prétendrais-tu, toi dont précisément j’exige que tu sois aveugle comme un mur ?
« Car déjà j’ai appris du supplicié que si je le brûle, je brûle une part qui est belle et se montre seule dans l’incendie. Mais j’accepte ce sacrifice pour sauver l’armature. Car pour sa mort je tends des ressorts que je ne dois point laisser fléchir. »