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Citadelle/CXV

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CXIV Citadelle
CXV
written by Antoine de Saint-Exupéry
CXVI


CXV

Donc je considérais comme vain de lire ma cité du point de vue des bénéficiaires. Car tous sont critiquables. Et ce n’était point là mon problème. Ou plus exactement il ne se posait qu’en second. Car ensuite je désire certes que mes bénéficiaires soient ennoblis et non abâtardis par l’usage du bénéfice. Mais m’importe d’abord le visage de ma cité.

Donc je m’en fus me promener, flanqué d’un lieutenant qui interrogeait les passants.

« Que fais-tu dans la vie ? demandait-il, au hasard des rencontres, à l’un ou à l’autre.

— Je suis charpentier, disait celui-là.

— Je suis laboureur, disait cet autre.

— Je suis forgeron, disait le troisième.

— Je suis berger », disait un autre.

Ou je creuse des puits. Ou je soigne des malades. Ou j’écris pour ceux qui ne savent écrire. Ou je suis boucher pour la viande. Ou je martèle des plateaux à thé. Ou je tisse des toiles. Ou je couds des vêtements. Ou…

Et il m’apparaissait que ceux-là travaillaient pour tous. Car tous consomment du bétail, de l’eau, des remèdes, des planches, du thé et des vêtements. Et nul ne consomme exagérément pour son propre usage car tu manges une fois et te soignes une fois, tu t’habilles une fois, tu bois une fois le thé, tu écris une fois tes lettres et tu dors dans un lit d’une maison.

Mais il arrivait que l’un d’entre eux me répondît :

« Je bâtis des palais, je taille des diamants, je sculpte des statues de pierre… »

Et ceux-là certes ne travaillaient point pour tous mais pour quelques-uns seulement car le produit de leur activité n’était point divisible.

Et en effet si tu observes celui-là qui travaille une année pour peindre son vase, comment distribuerais-tu de tels vases à tous ? Car un homme travaille pour plusieurs dans une cité. Il est les femmes, les malades, les infirmes, les enfants, les vieillards et ceux qui aujourd’hui se reposent. Il est aussi des serviteurs de mon empire, lesquels ne façonnent point d’objets : les soldats, les gendarmes, les poètes, les danseurs, les gouverneurs. Et ceux-là cependant autant que les autres consomment, s’habillent, se chaussent, mangent, boivent et dorment dans un lit d’une maison. Et puisqu’ils n’échangent point d’objet contre les objets qu’ils consomment, il faut bien que quelque part tu voles ces objets à ceux-là qui les fabriquent afin d’en alimenter également ceux qui ne les fabriquent point. Et aucun homme installé dans son atelier ne peut prétendre consommer la totalité de ce qu’il produit. Donc il est des objets que tu ne peux prétendre offrir à tous car il ne serait personne pour les façonner.

Et cependant n’importe-t-il pas que de tels objets soient conçus et soient fabriqués puisqu’ils sont le luxe et la fleur et le sens de ta civilisation ? Et puisque précisément l’objet qui vaut et qui est digne de l’homme est celui qui a coûté beaucoup de temps. Et c’est le sens même du diamant, lequel est année de travail qui donne une larme grande comme l’ongle. Ou la goutte de parfum tirée du tombereau de fleurs. Et que m’importe à moi le destin de la larme et de la goutte de parfum puisque je connais d’avance qu’elles ne sont point distribuables à tous et que je connais également qu’une civilisation repose non sur le destin de l’objet mais sur sa naissance ?

Moi le seigneur je vole du pain et des vêtements aux travailleurs pour les donner à mes soldats, à mes femmes et à mes vieillards.

Pourquoi serais-je plus troublé de voler du pain et des vêtements pour les donner à mes sculpteurs et aux polisseurs de diamants et aux poètes qui, bien qu’ils écrivent leurs poèmes, doivent se nourrir ?

Sinon il n’est plus ni diamant, ni palais, ni quoi que ce soit qui soit souhaitable.

Et ce qui enrichit bien peu mon peuple : il s’enrichit du seul déversement dans les autres activités de ses activités de civilisation qui certes coûtent beaucoup de temps à ceux qui s’y emploient, mais emploient peu d’hommes dans la cité comme me le montrèrent nos rencontres.

Et par ailleurs je réfléchissais sur ce que, si le destinataire de l’objet n’avait point d’importance puisque de toute façon cet objet n’était pas distribuable-à-tous et que par conséquent je ne pouvais prétendre qu’il volât les autres, il me venait cette évidence que le canevas des destinataires est chose délicate à toucher et qui demande beaucoup de précautions car il est trame d’une civilisation. Et peu importe leur qualité ou les justifications morales.

Il est certes là un problème moral. Mais il est un problème exactement opposé. Et si je pense avec des mots qui excluent les contradictions j’éteins chez moi toute lumière.