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Citadelle/CXXXIV
| CXXXIII | Citadelle CXXXIV written by Antoine de Saint-Exupéry |
CXXXV |
CXXXIV
Car certes, tu t’exprimes par des relations. Et tu fais retentir les cloches les unes sur les autres. Et n’ont point d’importance les objets que tu fais retentir. Ce sont matériaux du piège pour des captures, lesquelles ne sont jamais de l’essence du piège. Et je t’ai dit qu’il fallait des objets reliés.
Mais dans la danse ou la musique il est un déroulement dans le temps qui ne me permet pas de me tromper sur ton message. Tu allonges ici, ralentis là, montes là et descends ici. Et fais maintenant écho à toi-même.
Mais là où tu me présentes tout en son ensemble il me faut un code. Car s’il n’est ni nez, ni bouche, ni oreille, ni menton, comment saurai-je ce que tu allonges ou raccourcis, épaissis ou allèges, redresses ou dévies, creuses ou bombes ? Comment connaîtrai-je tes mouvements et distinguerai-je tes répétitions et tes échos ? Et comment lirai-je ton message ? Mais le visage sera mon code car j’en connais un qui est parfait et qui est banal.
Et certes tu ne m’exprimeras rien si tu me fournis le visage parfaitement banal, sinon le simple don du code, l’objet de référence et le modèle d’académie. J’en ai besoin non pour m’émouvoir mais pour lire ce que tu charries dans ma direction. Et si tu me livres le modèle lui-même, certes tu ne charrieras rien. Aussi j’accepte bien que tu t’éloignes du modèle et déformes et emmêles, mais tant que je conserve la clef. Et je ne te reprocherai rien s’il te plaît de me placer l’œil sur le front.
Bien que je te jugerai alors malhabile, comme celui-là qui pour faire entendre sa musique ferait beaucoup de bruit ou qui rendrait trop ostensible dans son poème une image afin qu’elle se vît.
Car je dis qu’il est digne d’enlever les échafaudages quand tu as achevé ton temple. Je n’ai pas besoin de lire tes moyens. Et ton œuvre est parfaite si je ne les y découvre plus.
Car précisément ce n’est pas le nez qui m’intéresse et il ne faut pas trop me le montrer en me le plaçant sur le front, ni le mot, et il ne faut pas me le choisir trop vigoureux sinon il mange l’image. Ni même l’image sinon elle mange le style.
Ce que je sollicite de toi est d’une autre essence que le piège. Ainsi de ton silence dans la cathédrale de pierre. Or il se trouve que c’est toi, lequel me prétendais mépriser la matière et chercher l’essence, et qui t’es appuyé sur cette belle ambition pour me fournir tes indéchiffrables messages, qui me construis un piège énorme aux couleurs voyantes, lequel m’écrase, et me dissimule la souris mort-née que tu as prise.
Car tant que je te reconnais ou pittoresque ou brillant ou paradoxal c’est que je n’ai rien reçu de toi, car simplement tu te montres comme dans une foire. Mais tu t’es trompé dans l’objet de la création. Car ce n’est point de te montrer toi-même mais de me faire devenir. Or si tu agites devant moi ton épouvantail à moineaux, je m’en irai me poser ailleurs.
Mais celui-là qui m’a conduit là où il voulait, puis s’est retiré, il me fait croire que je découvre le monde et, comme il le désirait, devenir.
Mais ne crois point non plus que cette discrétion consiste à me polir une sphère où ondulent vaguement un nez, une bouche et un menton comme d’une cire oubliée au feu, car si tu méprises si fort les moyens dont tu uses, commence par me supprimer ce marbre lui-même ou cette argile ou ce bronze, lesquels sont plus matériels encore qu’une simple forme de lèvre.
La discrétion consiste à ne pas insister sur ce que tu veux me faire voir. Or je remarquerai du premier coup, car je vois de nombreux visages le long de la journée, que tu me veux effacer le nez et je n’appellerai point non plus discrétion de me loger ton marbre dans une chambre obscure.
Le visage véritablement invisible et dont je ne recevrai plus rien, c’est le visage banal.
Mais vous êtes devenus des brutes et il vous faut crier pour vous faire entendre.
Certes, tu me peux dessiner un tapis bariolé, mais il n’a que deux dimensions et, s’il parle à mes sens, il ne parle ni à mon esprit ni à mon cœur.