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Citadelle/CXXXV

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CXXXIV Citadelle
CXXXV
written by Antoine de Saint-Exupéry
CXXXVI


CXXXV

Je te veux dessiller les yeux sur le mirage de l’île. Car tu crois que dans la liberté des arbres et des prairies et des troupeaux, dans l’exaltation de la solitude des grands espaces, dans la ferveur de l’amour sans frein, tu vas jaillir droit comme un arbre. Mais les arbres que j’ai vus jaillir le plus droit ne sont point ceux qui poussent libres. Car ceux-là ne se pressent point de grandir, flânent dans leur ascension et montent tout tordus. Tandis que celui-là de la forêt vierge, pressé d’ennemis qui lui volent sa part de soleil, escalade le ciel d’un jet vertical, avec l’urgence d’un appel.

Car tu ne trouveras dans ton île ni liberté, ni exaltation, ni amour.

Et si tu t’enfonces pour longtemps dans le désert (car autre chose est de t’y reposer du charroi des villes), je ne sais qu’un moyen de l’animer pour toi, de t’y conserver en haleine et de le faire terreau de ton exaltation. Et c’est d’y tendre une structure de lignes de force. Qu’elles soient de la nature ou de l’empire.

Et j’installerai le réseau des puits assez avare pour que ta marche aboutisse sur chacun d’entre eux plus qu’elle n’y accède. Car il faut économiser vers le septième jour l’eau des outres. Et tendre vers ce puits de toutes ses forces. Et le gagner par ta victoire. Et sans doute perdre des montures à forcer cet espace et cette solitude, car il vaudra le prix des sacrifices consentis. Et les caravanes ensablées qui ne l’ont point trouvé attestent sa gloire. Et il rayonne sur leurs ossements sous le soleil.

Ainsi, à l’heure du départ, quand tu vérifies le chargement, tires sur les cordages pour juger si les marchandises balancent, contrôles l’état des réserves d’eau, tu fais appel au meilleur de toi-même. Et te voilà en marche vers ta contrée lointaine qu’au-delà des sables bénissent les eaux, gravissant l’étendue d’un puits à l’autre puits, comme les marches d’un escalier, pris, puisqu’il est une danse à danser et un ennemi à vaincre, dans le cérémonial du désert. Et, en même temps que des muscles, je te bâtis une âme.


Mais si je veux te l’enrichir encore, si je veux que les puits comme des pôles attirent ou repoussent avec plus de force et qu’ainsi le désert soit construction pour ton esprit et pour ton cœur, je te le peuplerai d’ennemis. Ceux-là tiendront les puits et il te faudra pour boire ruser, combattre et vaincre. Et selon les tribus qui camperont ici et là plus cruelles, moins cruelles, plus voisines d’esprit ou d’une langue impénétrable, mieux armées ou moins bien armées — tes pas se feront plus agiles ou moins agiles, plus discrets ou plus bruyants et les distances abattues au cours de tes journées de marche varieront, malgré qu’il s’agisse d’une étendue en tous les points semblables pour les yeux. Et ainsi s’aimantera, se diversifiera et se colorera différemment une immensité qui d’abord était jaunâtre et monotone mais qui, pour ton esprit et pour ton cœur, prendra plus de relief que ces pays heureux où sont les fraîches vallées, les montagnes bleues, les lacs d’eau douce et les prairies.

Car ton pays est ici d’un homme puni de mort et là d’un homme délivré, ici d’une surprise et là d’une solution de surprise. Ici d’une poursuite, et là d’une discrétion attentive comme dans la chambre où elle dort et où tu ne veux pas la réveiller.

Et sans doute ne se passera-t-il rien au cours de la plupart de tes voyages, car il suffit que te soient valables ces différences et motivé et nécessaire et absolu le cérémonial qui en naîtra pour enrichir de qualité ta danse. Le miracle alors sera bien que celui-là que j’ajoute à ta caravane, s’il ignore ton langage et ne participe pas à tes craintes, à tes espoirs et à tes joies, si simplement il est réduit aux mêmes gestes que les conducteurs de tes montures, il ne rencontrera rien qu’un désert vide et bâillera tout le long de la traversée d’une étendue interminable dont il ne recevra qu’ennui, et rien de mon désert ne changera ce voyageur. Le puits n’aura été pour lui qu’un trou de taille médiocre qu’il a fallu désensabler. Et qu’eût-il connu de l’ennemi puisque par essence il est invisible : car il ne s’agit là que d’une poignée de graines promenées par les vents, bien qu’elles suffisent à tout transfigurer pour celui-là qui s’y trouve lié, comme le sel transfigure un festin. Et mon désert, si seulement je t’en montre les règles du jeu, se fait pour toi d’un tel pouvoir et d’une telle prise que je puis te choisir banal, égoïste, morne et sceptique dans les faubourgs de ma ville ou le croupissement de mon oasis, et t’imposer une seule traversée de désert, pour faire éclater en toi l’homme, comme une graine hors de sa cosse, et t’épanouir d’esprit et de cœur. Et tu me reviendras ayant mué, et magnifique, et bâti pour vivre de la vie des forts. Et si je me suis borné à te faire participer de son langage, car l’essentiel n’est point des choses mais du sens des choses, le désert t’aura fait germer et croître comme un soleil.

Tu l’auras traversé comme une piscine miraculeuse. Et quand tu remonteras sur l’autre bord, riant, viril et saisissant, elles te reconnaîtront bien, les femmes, toi qu’elles cherchaient, et tu n’auras plus qu’à les mépriser pour les obtenir.


Combien fou celui-là qui prétend chercher le bonheur des hommes dans la satisfaction de leurs désirs, croyant, de les regarder qui marchaient, que compte d’abord pour l’homme l’accès au but. Comme s’il était jamais un but.


C’est pourquoi je te dis que comptent pour l’homme d’abord et avant tout la tension des lignes de force dans lesquelles il trempe, et sa propre densité intérieure qui en découle, et le retentissement de ses pas, et l’attirance des puits et la dureté de la pente à gravir dans la montagne. Et celui-là qui l’a su gravir, s’il vient de surmonter à la force de ses poignets et à l’usure de ses genoux une aiguille de roc, tu ne prétendras point que son plaisir est de la qualité médiocre du plaisir de ce sédentaire qui, y ayant traîné un jour de repos sa chair molle, se vautre dans l’herbe sur le dôme facile d’une colline ronde.

Mais tu as tout désaimanté en défaisant ce nœud divin qui noue les choses. Car de voir les hommes forcer vers les puits, tu as cru qu’il s’agissait de puits et tu leur a foré des puits. Car de voir les hommes tendre vers le repos du septième jour, tu as multiplié leurs jours de repos. Car de voir les hommes désirer les diamants, tu leur as distribué des diamants en vrac. Car de voir les hommes craindre l’ennemi, tu leur as supprimé leurs ennemis. Car de voir les hommes souhaiter l’amour, tu leur as bâti des quartiers réservés, grands comme des capitales, où toutes les femmes se vendent. Et tu t’es montré ainsi plus stupide que cet ancien joueur de quilles dont je t’ai autrefois parlé et qui cherchait sans la trouver sa volupté dans une moisson de quilles que lui renversaient des esclaves.

Mais ne va pas croire que je t’ai dit qu’il s’agissait de te cultiver tes désirs. Car si rien ne s’y meut, il n’est point de lignes de force. Et le puits, s’il est proche de toi, certes, tu le désires quand tu meurs par la soif. Mais si, pour quelque raison, il te demeure inaccessible et que tu ne puisses ni rien en recevoir ni rien lui donner, il en est de ce puits comme s’il n’existait pas. Ainsi en est-il de cette passante que tu croises et qui ne peut rien être pour toi. Plus lointaine, malgré la distance, que d’une autre ville et mariée ailleurs. Je te la transfigure si je la fais pour toi élément d’une structure tendue et que tu puisses, par exemple, rêver de progresser vers elle de nuit, avec une échelle à sa fenêtre, pour l’enlever et la jeter sur ton cheval et t’en réjouir dans ton repaire. Ou si tu es soldat et qu’elle soit reine et que tu puisses espérer de mourir pour elle.

Faible et pitoyable est la joie que tu tires de fausses structures, en te les inventant par jeu. Car si tu aimes ce diamant il te suffirait de marcher vers lui à petits pas et de plus en plus lentement pour vivre une vie pathétique. Mais si ta marche lente vers le diamant est d’un rite qui t’enserre et t’interdit d’accélérer, si en poussant de toutes tes forces contre lui ce sont mes freins que tu rencontres et qui t’interdisent d’accélérer plus, si l’accès au diamant ne t’est ni empêché absolument — ce qui te le ferait disparaître en signification, le changeant en spectacle sans poids — ni facile, ce qui ne tirerait rien de toi — ni difficile par invention stupide, ce qui serait caricature de la vie — mais simplement de structure forte et de qualités nombreuses, alors te voilà riche. Et je ne connais point autre chose que ton ennemi pour te le fonder et je ne découvre rien ici qui puisse te surprendre car je dis simplement qu’il faut être deux pour faire la guerre.

Car ta richesse est de forer des puits, d’atteindre un jour de repos, d’extraire le diamant et de gagner l’amour.

Mais ce n’est point de posséder des puits, des jours de repos, des diamants, et la liberté dans l’amour. De même que ce n’est point de les désirer sans y prétendre.

Et si tu opposes comme mots qui se tirent la langue le désir et la possession, tu ne comprends rien de la vie. Car ta vérité d’homme les domine et il n’est rien là de contradictoire. Car il faut la totale expression du désir et que tu rencontres non d’absurdes obstacles mais l’obstacle même de la vie, l’autre danseur qui est rival — et alors c’est la danse. Sinon tu es aussi stupide que celui-là qui se joue, à pile ou face, contre lui-même.

Si mon désert était trop riche en puits, il faut que l’ordre vienne de Dieu qui en interdise quelques-uns.

Car les lignes de force créées doivent te dominer de plus haut pour que tu y trouves tes pentes et tes tensions et tes démarches, mais doivent, car toutes ne sont point également bonnes, ressembler à quelque chose qu’il n’est point de toi de comprendre. C’est pourquoi je dis qu’il est un cérémonial des puits dans le désert.

Donc n’espère rien de l’île heureuse qui est pour toi provision faite pour toujours comme cette moisson de quilles tombées. Car tu deviendrais ici bétail morne. Et si les trésors de ton île que tu imaginais retentissants et qui une fois abordés t’ennuient, je te les veux faire retentir, je t’inventerai un désert et les distribuerai dans l’étendue selon les lignes d’un visage qui ne sera point de l’essence des choses.

Et si je désire te sauver ton île, je te ferai don d’un cérémonial des trésors de l’île.