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Citadelle/CXXXVIII
| CXXXVII | Citadelle CXXXVIII written by Antoine de Saint-Exupéry |
CXXXIX |
CXXXVIII
C’est ainsi que je fis un pas dans la connaissance du bonheur et acceptai de me le poser en problème. Car il m’apparaissait comme fruit du choix d’un cérémonial créant une âme heureuse et non comme cadeau stérile d’objets vains. Car il n’est point possible de remettre le bonheur aux hommes comme provision. Et à ces réfugiés berbères mon père n’avait rien à donner qui les pût rendre heureux, alors que j’ai observé, dans les déserts les plus âpres et le dénuement le plus rigoureux, des hommes dont la joie était rayonnante.
Mais ne va pas t’imaginer que je puisse croire un instant que naîtra ton bonheur de la solitude, du vide et du dénuement. Car ils peuvent tout aussi bien te désespérer. Mais je te montre comme saisissant l’exemple qui distingue si bien le bonheur des hommes de la qualité des provisions qui leur sont remises, et soumet si parfaitement l’apparition de ce bonheur à la qualité du cérémonial.
Et si l’expérience m’a enseigné que les hommes heureux se découvraient en plus grande proportion dans les déserts, et les monastères, et le sacrifice, que chez les sédentaires des oasis fertiles ou des îles que l’on dit heureuses, je n’en ai point conclu, ce qui eût été stupide, que la qualité de la nourriture s’opposait à la qualité du bonheur, mais simplement que là où les biens sont en plus grand nombre il est offert aux hommes plus de chances de se tromper sur la nature de leurs joies car elles paraissent en effet venir des choses alors qu’ils ne les reçoivent que du sens que prennent ces choses dans tel empire ou telle demeure ou tel domaine. Dès lors, dans la prospérité il se peut que plus facilement ils s’abusent et courent plus souvent des richesses vaines.
Alors que ceux du désert ou du monastère, ne possédant rien, connaissent avec évidence d’où leur viennent leurs joies, et sauvent ainsi plus aisément la source même de leur ferveur.
Mais il en est encore une fois ici comme de l’ennemi qui te fait mourir ou qui t’augmente. Car si, reconnaissant sa véritable source, tu savais sauver ta ferveur dans l’île heureuse ou l’oasis, l’homme qui en naîtrait serait sans doute plus grand encore, de même que d’un instrument à plusieurs cordes tu peux espérer tirer un son plus riche que d’un instrument à corde unique. Et de même que la qualité des bois, des étoffes, des boissons et des nourritures ne pouvait qu’ennoblir le palais de mon père où tous les pas avaient un sens.
Mais ainsi en est-il des dorures nouvelles qui ne valent rien dans leur magasin mais qui ne prennent de sens qu’une fois sorties de leurs caisses et distribuées dans une demeure dont elles embellissent le visage.