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Citadelle/CXXXIX
| CXXXVIII | Citadelle CXXXIX written by Antoine de Saint-Exupéry |
CXL |
CXXXIX
Car revint me voir ce prophète aux yeux durs qui nuit et jour couvait une fureur sacrée et qui par surcroît était bigle :
« Il convient, me dit-il, de les contraindre au sacrifice.
– Certes, lui répondis-je, car il est bon qu’une partie de leurs richesses soit prélevée sur leurs provisions, les appauvrissant faiblement, mais les enrichissant du sens qu’elles prendront alors. Car elles ne valent rien pour eux si elles n’ont pris place dans un visage. »
Mais il n’écoutait point, tout occupé par sa fureur. « Il est bon, disait-il, qu’ils s’enfoncent dans la pénitence…
— Certes, lui répondis-je, car à manquer de nourriture, les jours de jeûne, ils connaîtront la joie d’y revenir, ou encore se feront solidaire de ceux qui jeûnent par force, ou s’uniront à Dieu en cultivant leur volonté, ou simplement se sauveront de devenir trop gras. »
La fureur alors l’emporta :
« Il est bon d’abord qu’ils soient châtiés. »
Et je compris qu’il ne tolérait l’homme qu’enchaîné sur un grabat, privé de pain et de lumière au fond d’une geôle.
« Car il convient, dit-il, d’en extirper le mal.
— Tu risques de tout extirper, lui répondis-je. N’est-il pas préférable plutôt qu’extirper le mal d’augmenter le bien ? Et d’inventer les fêtes qui ennoblissent l’homme ? Et de le vêtir de vêtements qui le fassent moins sale ? Et de mieux nourrir ses enfants afin qu’ils puissent s’embellir de l’enseignement de la prière sans s’absorber dans la souffrance de leurs ventres ?
« Car il ne s’agit point de limites apportées aux biens dus à l’homme mais du sauvetage des champs de force qui gouvernent seuls sa qualité et des visages qui parlent seuls à son esprit et à son cœur.
« Ceux-là qui me peuvent bâtir des barques, je les ferai naviguer sur leurs barques et pêcher le poisson. Mais ceux-là qui me peuvent lancer des navires je leur ferai lancer des navires et conquérir le monde.
— Tu souhaites donc de les pourrir par les richesses !
— Rien de ce qui est provision faite ne m’intéresse et tu n’as rien compris », lui dis-je.