LXXVII
C’est pourquoi je puis dire qu’à la fois je refuse de pactiser et refuse d’exclure. Je ne suis ni intransigeant ni mou ou facile. Je reçois l’homme dans ses défauts et exerce pourtant ma rigueur. Je ne fais pas de mon adversaire un témoin, simple bouc émissaire de nos malheurs, et qu’il serait bon de brûler en totalité en place publique. Mon adversaire je le reçois entièrement et cependant je le refuse. Car l’eau est fraîche et souhaitable. Souhaitable aussi le vin pur. Mais le mélange j’en fais breuvage pour châtrés.
Il n’est nul au monde qui n’ait point raison absolument. Sauf ceux-là qui raisonnent, argumentent, démontrent et, d’user d’un langage logique sans contenu, ne peuvent avoir ni tort ni raison. Mais font un simple bruit qui, si les voilà qui s’enorgueillissent d’eux-mêmes, peut faire couler longtemps le sang des hommes. Ceux-là donc je les tranche simplement d’avec l’arbre.
Mais a raison quiconque accepte la destruction de son urne de chair pour sauver le dépôt qui s’y trouve enfermé. Je te l’ai déjà dit. Protéger les faibles et épauler les forts, voilà le dilemme qui te tourmente. Et il se peut que ton ennemi, contre toi qui épaules les forts, protège les faibles. Et vous voilà bien contraints de combattre pour sauver à l’un son territoire de la pourriture des démagogues qui chantent l’ulcère pour l’ulcère, pour sauver à l’autre son territoire de la cruauté des maîtres d’esclaves qui, usant du fouet pour contraindre, empêchent l’homme de devenir. Et la vie te propose ces litiges dans une urgence qui exige l’emploi des armes. Car une seule pensée (si elle croît comme une herbe), que nul ennemi n’équilibre, devient mensonge et dévore le monde.
Ceci est dû au champ de ta conscience, lequel est minuscule. Et de même que tu ne peux à la fois, si quelque maraudeur t’attaque, penser le combat dans sa tactique et sentir les coups, de même que tu ne peux à la fois en mer recevoir la peur du naufrage et les mouvements de la houle et que celui-là qui a peur ne vomit plus et que celui-là qui vomit est indifférent à la peur, de même si l’on ne t’y aide pas par la clarté d’un langage neuf, il t’est impossible d’à la fois penser et vivre deux vérités contraires.