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Citadelle/LXXX

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LXXIX Citadelle
LXXX
written by Antoine de Saint-Exupéry
LXXXI


LXXX

Je me souvins de ce que mon père avait dit ailleurs : « Pour bâtir l’oranger je me sers d’engrais et de fumier et de coups de pioche dans la terre et je tranche aussi à travers les branches. Et ainsi monte un arbre qui est susceptible de porter des fleurs. Et moi, le jardinier, je retourne la terre sans me préoccuper des fleurs ni du bonheur, car pour que soit un arbre fleuri, il faut d’abord que soit un arbre et pour que soit un homme heureux, il faut d’abord que soit un homme. »

Mais l’autre l’interrogea encore :

« Si ce n’est point vers le bonheur que courent les hommes, vers quoi courent-ils ?

— Eh ! dit mon père, je te le montrerai plus tard.

« Mais je remarquerai d’abord qu’à constater que la joie souvent couronne l’effort et la victoire, tu en fais découler en logicien stupide que les hommes luttaient en vue du bonheur. A quoi je répondrai que la mort couronnant la vie, les hommes n’ont qu’un souhait qui est la mort. Et ainsi usons-nous de mots qui sont méduses sans vertèbres. Et moi je te dis qu’il est des hommes heureux et qui sacrifient leur bonheur pour partir en guerre.

— C’est qu’ils trouvent dans l’accomplissement de leur devoir une forme plus haute de bonheur…

— Je refuse de parler avec toi si tu ne remplis pas tes mots d’une signification qui saurait être ou confirmée ou démentie. Je ne saurais lutter contre cette gelée qui change de forme. Car si le bonheur est aussi bien surprise du premier amour que vomissement de la mort lorsqu’une balle au ventre te rend le puits inaccessible, comment veux-tu que je confronte tes affirmations avec la vie ? Tu n’as rien affirmé sinon que les hommes cherchent ce qu’ils cherchent et courent ce qu’ils courent. Tu ne risques point d’être contredit et je n’ai que faire de tes vérités invulnérables.

« Tu parles comme on jongle. Et si tu renonces à soutenir ta baliverne, si tu renonces à expliquer par le goût du bonheur le départ des hommes pour la guerre, et si tu tiens quand même à m’affirmer que le bonheur explique tout du comportement de l’homme, je t’entends d’avance me prétendre que les départs en guerre s’expliquent par des mouvements de folie. Mais là encore j’exige que tu te compromettes, en m’éclai-rant d’abord les mots dont tu uses. Car si tu nommes fou celui-là, par exemple, qui verse l’écume ou marche exclusivement sur la tête, ayant observé les soldats qui vont à la guerre sur leurs deux pieds, je ne saurai point me satisfaire.

« Mais il se trouve que tu n’as point de langage pour me dire ce vers quoi s’efforcent les hommes. Ni ce vers quoi je me dois de les conduire. Et tu uses de vases trop maigres, tels que la folie ou le bonheur, dans l’espoir vain d’y enfermer la vie. A la façon de cet enfant qui, usant d’une pelle et d’un seau au pied de l’Atlas, prétendait déplacer la montagne. — Alors, instruis-moi », souhaita l’autre.