LXXXI
Si tu te détermines non pour un mouvement de ton esprit ou de ton cœur mais pour des motifs énonçables et entièrement contenus dans l’énoncé, alors je te renie.
C’est que tes mots ne sont point signe d’autre chose à la façon du nom de ton épouse qui signifie mais qui ne contient rien. Tu ne peux raisonner sur un nom car le poids est ailleurs. Et il ne te vient pas à l’esprit de me dire : « Son nom enseigne qu’elle est belle… »
Comment voudrais-tu donc qu’un raisonnement sur la vie pût se suffire à lui-même ? Et s’il est autre chose au-dessous comme caution il se pourrait qu’une telle caution se fût faite plus lourde sous un raisonnement moins brillant. Et peu m’importe de comparer entre eux le bonheur de formules. La vie, c’est ce qui est.
Si donc le langage par lequel tu me communiques tes raisons d’agir est autre chose que le poème qui doit me charrier de toi une note profonde, s’il ne couvre rien d’informulable mais dont tu prétendes me charger, alors je te refuse.
Si tu changes ton comportement non pour un visage apparu qui fonde ton nouvel amour mais pour un faible tremblement de l’air qui ne charrie que logique stérile et sans poids, alors je te refuse.
Car on ne meurt point pour le signe mais pour la caution du signe. Laquelle impose, si tu veux l’exprimer, ou commencer de l’exprimer, le poids des livres de toutes les bibliothèques de la terre. Car ce que j’ai saisi si simplement dans ma capture je ne puis point te l’énoncer. Car il faut bien que tu aies toi-même marché pour recevoir dans son plein sens la montagne de mon poème. Et de combien de mots, pendant combien d’années, ne faudrait-il pas que j’use si je désirais transporter la montagne en toi qui n’as jamais quitté la mer ?
Et la fontaine, si tu n’as jamais eu soif et n’as jamais l’une contre l’autre serré les mains, les offrant pour recevoir. Je puis bien chanter les fontaines : où est l’expérience que je mets en marche et les muscles que réveilleront tes souvenirs ?
Je sais bien qu’il ne s’agissait pas de te parler d’abord des fontaines. Mais de Dieu. Mais pour que mon langage morde et puisse me devenir et te devenir opération, il faut bien qu’il accroche en toi quelque chose. C’est pourquoi, si je désire t’enseigner Dieu, je t’enverrai d’abord gravir des montagnes afin que crête d’étoiles ait pour toi sa pleine tentation. Je t’enverrai mourir de soif dans les déserts afin que fontaines te puissent enchanter. Puis je t’enverrai six mois rompre des pierres afin que soleil de midi t’anéantisse. Après quoi je te dirai : « Celui-là qu’a vidé le soleil de midi, c’est dans le secret de la nuit venue qu’ayant gravi la crête d’étoiles, il s’abreuve au silence des divines fontaines. »
Et tu croiras en Dieu.
Et tu ne pourras me le nier puisque simplement il sera, comme est la mélancolie dans le visage si je l’ai sculptée.
Car il n’est point langage ou acte mais deux aspects du même Dieu. C’est pourquoi je dis prière le labeur, et labour, la méditation.