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Citadelle/XCV

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XCIV Citadelle
XCV
written by Antoine de Saint-Exupéry
XCVI


XCV

Le diamant est fruit de la sueur d’un peuple mais un peuple ainsi ayant sué, un diamant est devenu qui n’est point consommable ni divisible, et ne sert point chacun des travailleurs. Dois-je renoncer à la capture du diamant qui est étoile réveillée de la terre ? Du quartier de mes ciseleurs si j’extirpe les ciseleurs qui cisèlent des aiguières en or, lesquelles ne sont point non plus divisibles puisque chacune coûte une vie et que tandis que celui-là la cisèle il faut bien que je le nourrisse d’un froment cultivé ailleurs — et que, si je l’envoie à son tour labourer la terre il ne sera plus d’aiguière d’or mais une charge plus lourde de froment à distribuer — vas-tu me prétendre qu’il soit de la noblesse de l’homme de ne pas extraire le diamant et de ne plus ciseler l’objet d’or ? Où vois-tu que l’homme en soit enrichi ? Que m’importe le destin du diamant ? J’accepterai à la rigueur, pour plaire à la jalousie de la multitude, de brûler une fois l’an tous ceux que j’aurai récoltés, car ainsi ils bénéficieront d’un jour de fête, ou encore d’inventer une reine que je chargerai de leur éclat et ainsi ils posséderont une reine endiamantée. Et ainsi l’éclat de la reine ou la chaleur de la fête, en retour se répandra sur eux. Mais où vois-tu qu’ils soient plus riches de les enfermer dans leur musée, ces diamants, qui là non plus ne serviront de rien dans l’instant à personne, sauf à quelques oisifs stupides, et n’ennobliront qu’un gardien grossier et lourd ?

Car il te faudra bien admettre que seul vaut ce qui a coûté du temps aux hommes, comme du temple. Et que la gloire de mon empire, dont chacun recevra sa part, ne découle que du diamant que je les contrains d’extraire et de la reine que j’en aurai ornée.

Car je ne connais qu’une liberté qui est exercice de l’âme. Et non l’autre qui n’est que risible, car te voilà contraint quand même de chercher la porte pour franchir les murs et tu n’es point libre d’être jeune ni d’user du soleil la nuit. Si je t’oblige de choisir cette porte plutôt que l’autre, tu te plaindras de ma brimade, quand tu n’as point vu, s’il n’est qu’une porte, que tu subissais la même contrainte. Et si je te refuse le droit d’épouser celle-là qui te semble belle, tu te plaindras de ma tyrannie, quand tu n’as point remarqué, faute d’en avoir connu une autre, que dans ton village toutes étaient bigles.

Mais celle-là que tu épouseras, comme je l’ai contraint de devenir et qu’à toi aussi j’ai forgé une âme, vous userez tous deux de la seule liberté qui ait un sens et qui est exercice de l’esprit.

Car la licence t’efface et selon les paroles de mon père : « Ce n’est point être libre que de n’être pas. »