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Elles se rendent pas compte/Chapitre I

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Elles se rendent pas compte
Chapitre I
written by Vernon Sullivan
Chapitre II


Chapitre I

D’abord, ça devrait être interdit, les bals costumés. Ça assomme tout le monde et au XXe siècle, on n’est tout de même plus d’âge à s’habiller en bandit sicilien ou en grand air de la Tosca, juste pour avoir le droit d’entrer chez des gens dont on fréquente la fille – parce que c’était ça le problème. On était le 29 juin et le lendemain, Gaya débutait dans le monde. À Washington, ça représente quelque chose comme corvée. Et moi, l’ami d’enfance de Gaya, genre frère de lait… vous vous rendez compte. Rigoureusement forcé d’y aller ; jamais ses parents ne m’auraient pardonné. Mais est-ce que Gaya n’aurait pas pu faire ses débuts dans le monde comme tout le monde en question ? Et en robe du soir normale ? avec des garçons en smoking ? À dix-sept ans, on n’a plus l’âge de se coller sur le dos toute une friperie de théâtre… à quoi ça rime ?

Sans prendre la peine de me poser d’autres questions, je continuais à me raser devant ma glace grossissante ; ces questions-là me suffisaient bien ; elles avaient déjà réussi à me mettre en colère. Je me rappelais la bouche de Gaya, les mains de Gaya, et le reste… le tout assez bien entraîné pour pouvoir se passer de cette comédie.

Allons. Ma colère montait de plus en plus. Dommage que mon frangin, Ritchie, ne soit pas là – je lui aurais demandé de me mesurer ma tension artérielle. Les étudiants en médecine, ils sont ravis qu’on leur demande ces trucs-là. Ils exhibent des machines nickelées avec des aiguilles, des cadrans, des tubes, et ils vous comptent les battements du cœur ou vous mesurent le volume pulmonaire, et aucune de ces chinoiseries n’a jamais servi à rien de rien. Mais je m’égarais. Je me mis à repenser à Gaya.

Ah, elle l’aurait voulu. C’est en femme que je me grimais. Et tous ses petits amis allaient me tourner autour. Même mon nom, Francis, ça collait. Ils comprendraient Frances et le tour serait joué. Toute la soirée, Gaya allait se mordre les doigts d’avoir donné un bal costumé : Comme si le meilleur costume, pour elle, ça n’était pas une petite fleur entre les dents et sa jolie peau sur le râble, à l’exclusion de toute autre sophistication.

De ma fenêtre au châssis relevé, je voyais un bout de la statue de Mc Clellan, au carrefour de Connecticut Avenue et de Columbia. En les ouvrant un peu plus, j’arrivais à repérer le coin du drapeau de la Légation Finnoise, entre Wyoming Avenue et California Street. Pas assez clair. Mal aux yeux. Fermons la fenêtre. Je revins à ma glace.

Rasé à fond, j’avais la peau lisse comme une vraie peau de souris ; et avec un poil de fond de teint, ce serait parfait. Ma seule inquiétude, c’était ma voix. Bah… un verre dans le nez et aucun de ces idiots ne s’y arrêterait. Ce qui me faisait le plus rigoler, c’était l’idée que Bill ou Bob allaient m’inviter à danser… avec les faux seins de ma mère et un bon slip bien serré, je ne risquais rien du côté des signes extérieurs, mais je ne pourrais pas m’empêcher de me tenir les côtes…

Question costume, je m’étais pas décollé les méninges. Une robe des joyeuses années 90, de la dentelle, du corset, du jupon, des bas noirs à baguette… et des bottines en chevreau, mes enfants… j’avais eu tout ça avec l’aide de mes potes qui travaillaient dans le théâtre.

Il faudrait peut-être que je me présente. Francis Deacon, sorti de Harvard (mais pas entièrement exprès), muni d’un papa spécialement rupin et d’une maman extradécorative. Vingt-cinq ans – dix-sept en apparence – mauvaises fréquentations : boxeurs, buveurs, tapageurs, et jolies dames qu’on aime pour de l’argent, excellent parti. Pas méchant type. Horreur des intellectuels. Plutôt sportif. Sports doux : judo, catch, yachting, un peu d’aviron, ski, etc. L’air d’un minable – soixante-quinze kilos et cinquante-six centimètres de tour de taille. Ma mère me battait d’un. Mais ça lui coûtait cher de massages.

Je m’assis près de la glace et je saisis l’objet avec lequel je m’apprêtais à me supplicier. Un gros bâton de cire spéciale que j’avais acheté chez le Chinois de maman et dont il affirmait se servir régulièrement pour l’épilation de ses clientes.

Un briquet d’une main, la cire de l’autre, je frottai la molette et la petite flamme bleue commença à lécher le tronc de cône translucide. Ça fondait. J’allongeai ma jambe et bing ! Je collai l’engin sur mes poils en « étendant rapidement », comme disait le papier.

Cinq minutes après, revenu à la raison, je me mis à considérer que tout de même, si dès le premier coup ça me coûtait une torchère de cristal et une glace de deux mètres sur deux, je ferais mieux d’aller directement chez le Chinois. Je regardai ma montre. J’avais le temps. Je décrochai le téléphone. Au diable l’avarice.

– Allô ! Wu Chang ? Ici Francis Deacon. Avez-vous une minute ?

Il dit oui, naturellement.

– Je viens ! dis-je. Dans cinq secondes je suis chez vous.

Quand même, cinq secondes pour un type qui boite, c’est peu – j’en mis dix.