Chapitre II
En regardant opérer Wu Chang, en toute objectivité, je fus forcé d’admettre qu’il valait mieux se confier aux mains du spécialiste.
– Ça ne va pas laisser de traces ? demandai-je à Wu Chang en désignant l’emplacement, cramoisi, de mon premier essai.
– Pas du tout, me dit Chang. Tout le reste va être rouge comme ça dans cinq minutes et d’ici une heure ça sera passé.
Il me regarda mais on ne pouvait pas savoir ce qu’il pensait. Faut les connaître pour ça, les Chinetoques.
– Je vais à un bal costumé, lui dis-je. Et je dois porter des bas.
– Ce sera tout de suite fait, dit-il.
Il étalait la cire, arrachait, d’un geste vif et précis, les poils enrobés par le produit et remettait le bâton au-dessus d’une petite veilleuse à gaz – mes mollets ressemblaient au dos d’une volaille flambée.
En une demi-heure, c’était fini. Je remerciai Wu Chang, le payai et sortis. Ça me démangeait un peu – pas grand-chose. Je sentais dans ma poche la boule dure du petit pot de crème qu’il m’avait donné pour m’enduire les jambes. Je remontai presto mes deux étages et me remis à ma toilette.
Je ne vous la décris pas en détail, mais quand je me suis regardé dans la glace de la salle de bains (si vous vous souvenez bien, je venais de flanquer en l’air celle de la chambre) j’ai eu l’impression que si je ne me retenais pas, j’allais me faire passer un sale quart d’heure. Je suis tombé amoureux de moi – comme ça… mes enfants, vous auriez vu cette fille qui me regardait avec mes yeux… de tout là où il fallait – de la hanche, du sein – (et du qui tenait, ma mère achète pas de la camelote) – et une allure à affoler tous les durs de Bowery.
Je regarde ma montre. Ça fait tout de même trois heures et demie que ça dure. Poil par poil, je les ai épilés, mes sourcils. Grain par grain, je l’ai étalée, la poudre – je comprends pourquoi cette brute de Gaya me fait toujours attendre… Au fait, elle va drôlement vite, si vous voulez mon avis.
Je suis dans la rue. J’espère qu’on ne va pas s’étonner de me voir monter dans ma voiture parce que, sans blague, je ne ressemble pas précisément à Francis Deacon… Maintenant, je ne suis plus très fâché contre Gaya – je sais de source sûre qu’elle va s’habiller en page – mais avec la poitrine qu’elle a, vous pensez que tout le monde s’en apercevra. Tandis que moi, je vous fiche mon billet que celui qui me reconnaîtra, il me fera plaisir, et je suis prêt à lui donner deux cents dollars, comme si je les avais.
La vieille Cadillac de papa – elle est d’il y a deux ans, il m’en a fait cadeau en rachetant la nouvelle – m’emmène vers Chevy Chase. Je tourne dans Grafton et je prends Dorset Avenue. C’est le quartier des rupins – mes parents aussi ont une propriété dans le coin ; mais moi, j’aime drôlement mieux habiter en ville. Je tourne dans une des petites voies privées sur la droite. Il y a au moins soixante bagnoles parquées devant la propriété de Gaya, quelques-unes dans le jardin. Je me case entre la Rolls du gars de l’ambassade britannique, Cecil, et une vieille Olds 1910 ; c’est sûrement celle de John Payne – drôle d’idée de s’appeler John Payne. Quelle bagnole, Seigneur !
Je descends. Il y a une grosse Chrysler blanche qui arrive une seconde après moi et le gars fait cligner ses phares en me voyant ; comme si il en avait dans l’aile. Tranquille, ma perruque tient bon, tu peux me reluquer sous toutes les faces.
Je ramasse délicatement mes jupes et je grimpe les trois marches du porche. C’est plein de lumières et de bruit et la musique joue. Dégueulasse, d’ailleurs – Gaya, elle n’y a jamais rien pigé ; pourvu que ça soit bien sucré ça lui suffit.
Je fais mon entrée. Il y en a toute une bande là-dedans, et au moins quinze brigands siciliens ; ça, j’en étais sûr. Occasion de porter une chemise échancrée largement et des culottes collantes pour montrer aux souris primo, qu’on a du poil sur le thorax (ou qu’on n’en a pas) et secundo, que le petit Jésus ne vous a pas oublié dans la distribution des avantages naturels (ou qu’il vous a oublié : c’est aussi utile, car il y a des filles à qui ça fait peur).
Moi, je bombe le torse un bon coup et mes faux seins tendent la soie de mon corsage à tout faire sauter. Ils sont bien faits, on voit les pointes en relief. Ça loupe pas ; un grand idiot de Robin Hood vient m’inviter et il en a les mains qui tremblent. C’est drôlement gênant de se faire conduire par un autre gars. Je lui fais un effet terrible, ça doit être à cause du Soir d’Amour de maman, je me suis vidé le flacon sur le crâne. Le gars est presque évanoui du coup. Heureusement, le disque s’arrête. Gaya est là-bas, près du buffet, elle me regarde d’un sale œil. Elle est en petit page, j’ai été bien rancardé. Et il y a un gros Lil’Abner à côté d’elle, et un Superman de l’autre côté, qui pèse bien trente-cinq kilos… il y a des gars gonflés. Je vous dis que Gaya n’a pas l’air contente de me voir ; le fait est que je ramasse quelque chose comme succès ; et elle ne sait pas qui c’est. Je m’approche d’elle. J’ai trouvé le truc pour parler : une voix basse et voilée, un peu rauque. Je vais faire comme si j’étais une vieille copine.
– Hello, Gaya !… comment allez-vous ?
– Ça va, dit-elle… qui êtes-vous ? Je ne vous reconnais pas.
– Vous, dis-je, on vous reconnaît tout de suite. Pas moyen de vous prendre pour un homme.
Peut-être que je vais un peu fort. Comment elles se parlent, les souris entre elles ? Je me rends pas compte. Au fond, elles doivent s’en dire de raides ; d’ailleurs, elle ne sourcille pas.
– Vous n’avez même pas pris le risque, vous, ma chère Flo, me dit-elle en regardant ma poitrine d’un air faussement dédaigneux.
Je ris, très flatté (e). Donc, je suis « Flo ».
– Oh !… dis-je, j’ai tout essayé, mais je n’ai pas pu les aplatir… vous savez, j’avais tellement envie de me mettre en brigand sicilien… mais je crois que j’en ai trop.
– Moi, j’y suis arrivée, dit-elle sèchement.
Le grand gaillard en Lil’Abner m’enlace.
– Qu’est-ce que c’est, dit-il à voix basse, en s’assurant que Gaya ne nous entend pas. Vous êtes Florence Harman ? Tiens ?
– Oui, dis-je. Ne me vendez pas.
– Ouais… Je suis Dic Harman, me dit-il en serrant très fort, et du diable si je danserais avec ma sœur. D’ailleurs…
Il rougit…
– Elle… danse moins bien que vous. Notez que vous lui ressemblez.
– Où est-elle votre sœur ? dis-je.
Parce qu’une souris qui ressemble à ce que je suis en ce moment, sûr et certain que ça m’intéresse. Le dénommé Harman hausse les épaules. Maintenant, je le reconnais. C’est l’un des gars de l’équipe de football de l’Université, je l’ai déjà rencontré chez Gaya.
– Florence est stupide, dit-il. Elle a fait la même bêtise que Gaya. Elle s’est habillée en garçon. Et je vous jure que… Ça y est, et il déglutit péniblement.
– Enfin, poursuit-il, ça se voit… euh… autant que vous…
Je ris encore, amusée et très garce.
– Qu’est-ce que vous en savez ? dis-je. Je suis peut-être un garçon.
Il se serre tendrement contre moi. Bon sang, que c’est désagréable d’être serré tendrement par un homme. Ça râpe et ça sent la crème à raser. Vivent les filles.
– En quoi est Florence ? dis-je.
– Elle voulait se mettre en Tarzan, dit-il.
Ce coup-là, il tourne au cramoisi.
– J’ai réussi à la dissuader. Elle est en seigneur français, Louis XIV ou Louis XV, je n’y comprends rien à tous leurs chiffres. Avec de hauts talons. Tenez, elle est là-bas. La rousse. Avec un loup de velours.
Le pauvre Dick paraît atrocement gêné.
– C’est horrible, me dit-il. Elle invite toutes les filles à danser. Elle croit qu’on la prend pour un homme.
– Gaya ne l’a pas reconnue ? dis-je. Elle m’a prise pour elle.
– Elle s’est fait teindre, dit Dick. Et avec le loup, c’est difficile. Est-ce que je peux vous demander la prochaine danse ?
– Présentez-moi plutôt votre sœur, dis-je en me faisant aussi roucouleur que je peux. J’aime énormément les filles.
Il me considère, franchement épouvanté, plein de réprobation. Fi ! que c’est idiot, un homme. Je lui presse tendrement l’épaule.
– Je vous en prie, Dick. Je m’appelle Frances.
Bon gré, mal gré, il y va. Flo a l’air ravie de me voir prise à son piège. Elle a dû faire la leçon à Dick qui se tourne vers moi et me dit :
– Mon frère Johnny. Johnny, c’est Frances. Elle voudrait te connaître.
– Content de vous rencontrer… me dit Flo-Johnny en me regardant tendrement.
Nous nous serrons la main. Je comprends, en la voyant, pourquoi Dick n’apprécie pas son déguisement masculin. Mes enfants, les faux seins de ma mère ne sont rien à côté des vrais siens. Ce qu’il y a de drôle, c’est qu’elle a l’air tout émue par mes charmes. Encore une qui se figure qu’elle est une nouvelle Sapho. C’est crevant. Elle sera horriblement déçue à l’usage.
Je danse une fois avec elle et je la quitte, après lui avoir donné des signes de mon intérêt, pour me laisser inviter par une bonne douzaine de garçons… des vrais, ceux-là. Gaya est furieuse, je suis trop entouré pour son goût… elle va même jusqu’à engueuler ce pauvre Dick Harman. Elle croit toujours que je suis la sœur Flo et le malheureux n’ose pas la détromper. La vraie Flo-Johnny me suit à la piste et chaque fois qu’un garçon m’invite, elle fait un de ces nez… Moi je m’amuse comme un petit fou et, de temps en temps, je fais des effets de châssis que j’emprunte sans vergogne à notre chère Betty Hutton, qui sait ce que c’est que rouler la hanche dans le style 1890. Enfin, vers trois heures du matin, Flo arrive à me mettre le grappin dessus. Il y a déjà pas mal de couples solidement formés, et d’autres sont prêts à se dissoudre pour cause d’ébriété partielle. Gaya a abandonné l’espoir de se faire passer pour un homme. Elle danse avec un type assez moche ; il n’est pas costumé. Je ne le connais pas et je me demande ce qu’elle lui trouve. Pendant que Flo se presse contre moi et tente de me faire partager son émoi par des allusions discrètes à mes appas troublants, je surveille Gaya du coin de l’œil. On dirait que le type la tient complètement dans le creux de sa main ; elle baisse les yeux quand il lui parle et dit oui avec une moue de bébé battu. C’est drôle.
– Alors, me dit Flo, ça vous est égal, ce que je dis là ?
– Pardon ! dis-je – parce que je pensais à tout autre chose.
– Je vous ai demandé si vous vouliez que je vous raccompagne, vous avez demandé pourquoi, et je vous ai dit pourquoi.
– Pourquoi ? répété-je.
– Parce que vous me plaisez beaucoup… physiquement, me dit Flo-Johnny.
Je rigole, mais à l’intérieur. À l’extérieur, je prends l’air très troublé.
– Ne dites pas des choses comme ça, dis-je. Est-ce que vous ne vous rendez pas compte que je sais très bien que vous êtes une fille ?
Ça l’excite encore plus.
– Vous le saviez, hein, dit-elle…
Et sa main vient caresser doucement un de mes plantureux attributs… un des attributs de ma maman, devrais-je dire.
– Oui, dis-je en baissant les yeux pour les relever aussitôt.
J’essaie de prendre une physionomie voluptueuse. C’est du boulot, je vous garantis. Surtout que j’ai plutôt envie de me fendre la pipe à en éclater.
– Et… qu’est-ce que vous répondez à ma question ? dit-elle en respirant plus vite.
Je la regarde. C’est une superbe fille, malgré son costume idiot. Elle a des yeux saphir et une bouche charnue avec les plus belles dents du monde, un ovale à fossettes, un cou bien rond… les jambes sont de première qualité. Quant au reste, cette idiotie de costume Louis XV dissimule tout. Ma foi… elle sera déçue dans ses impurs désirs, mais j’arriverai bien à la consoler…
– Je veux bien que vous me raccompagniez chez moi, dis-je, mais je ne peux pas partir maintenant. Je dois rester encore un peu. Voulez-vous qu’on se retrouve dans vingt minutes, à la porte du jardin ?
– Sûr ! souffle-t-elle, les jambes coupées.
Le disque s’arrête.
– À tout à l’heure, dis-je en lui pressant tendrement la main.
Et puis je file dare-dare vers la porte qui donne dans le vestibule, par laquelle Gaya vient de disparaître avec son danseur.
Un type qui ne me revient pas, je vous l’ai déjà dit. Je veux voir ça de près.