Chapitre VII
Vous ne croyez tout de même pas que je vais rester dans les pommes assez longtemps pour que vous ayez le loisir d’aller boire un verre au bistrot du coin. Non. En plus, ils m’ont versé une bouteille de Seven-up dans le cou, et je vous assure que ça réveille. Ça doit être les bulles.
Je suis en bas. Par terre, il y a un tas. C’est le gros rouquin. On dirait qu’il s’est fait mal en tombant. Il ne bouge guère.
Il y a aussi Ted Le May qui se tient un bras, Walcott qui saigne du nez et Gaya qui ne dit rien.
L’autre grand blond, lui, est gêné dans la mâchoire et il me regarde d’un sale œil.
Moi, à part ça, j’ai la cafetière en compote et je suis attaché sur une chaise. Système suranné.
– Francis, dit Gaya, où as-tu mis les dix mille dollars ?
– Lesquels ? je demande.
Tiens, ça me fait mal quand je parle.
– Ceux qui étaient dans son sac, sale ordure, me dit le grand blond.
Il ajoute un coup de pompe dans le nez.
Tant pis, il l’a voulu, je lui crache dans l’œil. Je ne peux rien faire d’autre. Il n’est pas content et je reçois un second coup sur le blair, mais ça ne fait rien, je veux être de la distribution, moi aussi.
– Qu’est-ce qu’il a, le gros ? je demande.
– Il est un peu abîmé, dit Walcott, et bientôt tu vas l’être aussi.
– Oh ! dis-je. C’est pas possible. Vous êtes trop chou pour me faire du mal, quand même.
– Francis, dit Gaya, où as-tu mis les dix mille dollars ?
Gaya est affolée. Elle va avoir une crise.
– Je ne les ai pas pris, dis-je, et en tout cas, comme je vais mourir bientôt, ne me trouble pas avec de mesquines questions d’argent.
Bing ! je prends un coup de pied de chaise sur la joue droite. Salaud. C’est Le May. J’ai idée que mon os a craqué. Je crache rouge. Ça fait mal.
– En tout cas, je peux te dire une chose, dis-je. C’est que moi disparu, les dix mille dollars que je voulais te donner en cadeau de mariage sont loin.
Ça y est. Ça me manquait. Un soulier en pleine poire, avec un pied dedans. Le pied de Walcott. Bénie soit la mode des semelles minces. Vous voyez ça, si on était aux sports d’hiver.
Quand même, je saigne du nez à réjouir un marchand de viande Kasher. Bientôt, je vais être bon à débiter comme du veau.
Gaya s’interpose.
– Laissez-le.
– Penses-tu, dit Richard. Il a le crâne solide, ce cochon-là.
– Ça m’est égal que vous tapiez dessus, dit Gaya, mais je veux qu’il me rende mon argent.
Pauvre gosse. C’est vache, ce qu’elle dit, mais elle est tellement à la merci de ces sales mecs, que j’ai pitié d’elle quand même. Faut-il que ça la tienne, sa drogue.
– Gaya, dis-je, fais-moi sortir de là et demain, tu auras dix mille dollars chez toi. Je ne sais pas de quel argent il s’agit, mais tu étais ma copine et, au fond, tu n’es pas responsable de l’existence d’une bande de tordus comme ces trois folles.
Crac ! ça ne loupe pas. Ils ne savent plus où cogner, c’est ça qui me sauve. Tout à l’heure, s’ils cherchent un coin intact, ils vont être obligés de s’assommer mutuellement.
Maintenant, j’ai du mal à parler et j’ai envie de vomir. Je me sens pas très flambard. Je m’efforce.
– Gaya, je dis, je ne demanderai rien à ces trois salopes. Si tu peux quelque chose, fais-le. Sinon, mon frangin racontera ce que je lui ai dit sur cette histoire.
J’ai honte de mettre Ritchie dans le coup, parce que c’est pas ses oignons, parce qu’il a ses études et parce que je me suis fourré moi-même dans ce pétrin. Aussi parce que j’aime bien mon frangin et je ne voudrais pas qu’il lui arrive quelque chose. Mais c’est ma seule carte. Les trois sont tellement en rogne contre moi qu’ils en sont au point de perdre dix mille dollars pour se venger.
La grêle s’arrête. Gaya leur parle. Je comprends plus grand-chose. On me délie. Je me lève, ça va mal. Ils reculent et ça me fait marrer, mais pas longtemps, parce que je retombe assis et parce que quand je me marre, j’ai l’impression que ma bouche s’ouvre dans trois directions à la fois.
En somme, j’ai pris une bonne raclée. Mais je voudrais bien que le gros rouquin se réveille. Comment je l’ai sonné !…
– Bouge pas ! me dit Walcott.
Je le regarde. Il a un pétard à la main. Je pourrais courir le risque, il doit tirer comme une cloche… mais vaut mieux pas, s’il visait mal il serait capable de m’avoir.
– Merci, Gaya, je dis, pour vexer les autres.
– Ne me remercie pas, Francis. Tu m’as fait plus de mal que tu ne crois, et je les aurais bien laissés te descendre… mais j’ai trop besoin de cet argent.
– Tu es sûre qu’ils ne te l’ont pas fauché ?
Je crâne, mais j’ai tort. Il restait des pieds de chaise. Seulement, ça fait cinq minutes que je suis debout et mes fourmis sont parties. C’était Ted Le May, le dernier marron… en un saut je le tiens et je m’en sers comme de bouclier contre Walcott. Tire toujours, mon vieux.
Ted n’aime pas ça. Il gigote, mais je le tiens un petit peu. Je surveille le troisième, le grand blond, du coin de l’œil et je m’aperçois en ce moment que le rouquin se met à bouger. Ça va, il n’est pas mort, c’est tout ce que je voulais savoir… mais maintenant, faut pas non plus qu’il se relève trop vite. Je prends Ted par le col et la ceinture et je tire pour lui faire mal, puis je l’expédie de toute ma force sur Richard. Il y a un coup de pétard qui part et un glapissement de canard. C’est le grand blond qui a écopé, en plein dans la fesse, c’est parfait ; nom de nom, le gros rouquin grouille de plus en plus… je file vers l’escalier. En partant, je crie :
– T’auras ton argent demain, Gaya. Promis.
J’arrive en haut, c’est la seconde fois et cette fois, c’est la bonne. Voilà ma bagnole… J’y grimpe en vitesse. Au fait, je me suis pas aperçu que je passais par la porte… je l’avais bien cassée, tout à l’heure, pas d’erreur. Le pied sur le démarreur… Je pars en troisième parce que je suis pressé… Ouf…