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Elles se rendent pas compte/Chapitre VIII

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Chapitre VII Elles se rendent pas compte
Chapitre VIII
written by Vernon Sullivan
Chapitre IX


Chapitre VIII

Je fais cinquante mètres à toute pompe et je commence à me sentir mieux, et puis tout à coup je sens quelque chose sur le cou, au-dessus du col – c’est froid et c’est dur. – Et voilà qu’on parle. Quelle voix !… encore une tante ?

– Ne bougez pas… ne vous retournez pas. Continuez à rouler par là…

Je ne me retourne pas, parce que j’ai idée que le truc sur mon cou, c’est loin d’être bon pour ma santé, mais je suis pas bigleux et je jette un petit coup d’œil dans le rétroviseur. Tiens… je croyais que c’était un homme… mais c’est une femme… Oh, ça va bien… avec une voix comme ça et une dégaine comme ça, c’est sûrement une nièce de cette dénommée Sapho qui écrivait des cochonneries en grec pour que personne ne les comprenne… un reste de pudeur, quoi…

– Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? je demande.

– Moi, dit-elle posément, je ne risque rien. Mais, à votre place, je m’occuperais de mes oignons.

– Tout le monde me dit ça, je dis, et je suis pourtant le gars le plus discret de la terre. Si vous connaissiez Tom Collins…

– Assez de conneries, elle me dit. On n’est pas en train de jouer un film.

– Sûrement pas, je lui réponds. Dans un film on se serait déjà embrassés au moins trois fois. Et, entre nous, ça me ferait drôlement plaisir.

Et paf ! je prends un coup de crosse sur la théière. Si ils continuent, ce soir, je vais avoir la tête comme une vraie citrouille.

– J’ai dit : assez de conneries, et je le répète. Et quand je dis quelque chose, j’aime bien qu’on y fasse attention.

– Vous m’emmerdez, ma jolie, je réponds. Et d’abord, on n’a pas été présentés. Si vous ne me dites pas qui vous êtes, je flanque la bagnole dans le premier flic que je rencontre et on verra comment vous vous dépatouillez.


En même temps, je file un coup d’accélérateur à la Cadillac, mais la saleté ne se dégonfle pas et elle me balance une paire de beignes de derrière les fagots, à croire qu’elle a été institutrice à l’Assistance Publique.

– Vous êtes une charogne, je dis.

– Tournez à droite.

Je ne sais pourquoi, j’obéis. Par là, on sort de la ville.

– Je vais vous dire comment je m’appelle, elle fait. Louise Walcott.

– Ah !…

Je fais semblant de me rappeler.

– Vous êtes la mère de cette sale tante…

Là, je gueule et je saute en l’air parce qu’elle m’a planté une épingle dans le râble. La Cadillac remue et j’en profite pour essayer quelque chose, mais cette sacrée bougresse a un drôle d’œil.

– Rallumez vos feux, elle dit. Et n’essayez pas de m’avoir en vous faisant mettre dedans par un flic, car je vous descends aussi sec, et lui avec.

Description de la fille : physique avantageux, brune, teint mat, cheveux courts, bouche dure.

À mon avis, cette môme-là est complètement ravagée. Elle a trop écouté la radio.

– Je suis la sœur de Richard Walcott, elle continue. Et Richard fait ce que je lui dis. Et la souris dont il s’occupe, c’est moi qui lui ai dit de s’en occuper.

– Je m’en doute. Lui, avec la dégaine qu’il a, il préférerait sûrement les petits marins.

– Chacun son goût, elle fait. En tout cas, vous pouvez dormir sur vos deux oreilles, personne ne vous fera jamais de propositions.

Ah ! elle cherche à me vexer. Eh ben, on verra si personne ne m’en fait. À condition que je sorte de là.

– Ce soir, elle dit, je vous ai fait venir pour qu’on vous abîme un peu le portrait. C’est quand j’ai vu que ça tournait mal que je suis montée dans votre bagnole. Parce qu’il fallait tout de même que vous soyez prévenu. Vous avez beau vous appeler Francis Deacon, une petite leçon vous sera très utile. Évidemment, on ne vous descendra pas tout de suite et pour ce qui est de vous amocher, c’est pas mal parti ; mais peut-être qu’on peut encore améliorer ça.

Et là-dessus, elle me cogne le crâne comme si elle voulait sonner le tocsin. La vache, elle a bien choisi son moment, en plein dans un virage. Je lâche le volant et je me prends la tête à deux mains, et naturellement la bagnole va dans le décor. Heureusement, j’ai eu le réflexe de freiner mais j’allais trop vite. J’ai juste le temps de mettre mon coude devant ma figure pour ne pas rentrer dans le pare-brise.

Ça fait un bruit effrayant quand je bute dans la vitrine et j’écrabouille des kilomètres de saucisses.

Quand je reprends mes esprits, je constate que la sale garce a foutu le camp et qu’il y a au moins quarante mecs autour de ma bagnole, et il y en a un qui râle plus fort que tous les autres. C’est sûrement le patron de la charcuterie. Ben, je suppose qu’il est assuré ; quant à moi, je prends le parti le plus sage et je tombe dans les pommes pour la galerie. On m’emporte, on m’installe confortablement dans une ambulance et je ne pipe pas. Tout me tourne dans la tête, les sirènes des flics, les rouquins, les tantes, ça fait un de ces cocktails… au fait, j’ai pas compté le nombre de coups que j’ai reçus sur le crâne… ça, ça m’achève… je repars pour de bon…