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Elles se rendent pas compte/Chapitre X

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Chapitre IX Elles se rendent pas compte
Chapitre X
written by Vernon Sullivan
Chapitre XI


Chapitre X

Somme toute, me revoilà devant chez moi, à quatre heures et demie. J’ai réussi qu’à moitié. Devant la porte, il y a la vieille Buick de Ritchie et je suppose qu’il est là-haut en train de pleurer devant ses jambes sans poils.

Je vais monter quand Ritchie sort, tout pâle, l’air pressé. Il a l’air de ne pas me reconnaître et il sursaute quand je lui parle.

– Monte en vitesse dans ma bagnole, il me dit.

J’obéis. Il se met au volant et on démarre !

– Tu viens seulement de rentrer ? je demande.

– Oui, il fait. Il y a un Chinetoque avec un poignard dans les tripes au beau milieu de ta chambre. Faut que je te remercie de la surprise.

– Comment t’es rentré ? je dis.

– La porte est ouverte, il répond, tout est sens dessus dessous, un vrai bordel.

– C’est Wu Chang, je lui explique. Je lui avais téléphoné pour qu’il vienne t’épiler les jambes. Histoire de te faire profiter de mon expérience. Mais je pensais que tu serais là à deux heures. Il s’est fait lessiver, en somme ?

– Tout ce qu’il y a de mieux, dit Ritchie. Il est pas mort ; j’ai immédiatement téléphoné à la police et c’est pour ça qu’il faut les mettre en quatrième.

– Y a que trois vitesses, je lui fais remarquer.

– Dommage, il dit. C’est mal fait.

– C’est les souris qui sont venues fouiner chez moi. Elles ont cru qu’en se servant elles-mêmes, elles auraient le fric plus vite. Mais quelles sales vaches ; buter un bon vieux Chinois comme Wu Chang. Et c’est ma faute, bon sang, c’est moi qui lui ai téléphoné.

– Tu pouvais pas savoir, dit Ritchie. Je te répète, je crois qu’il est pas mort.

On entend les sirènes et on voit passer les bagnoles et les motos de la police.

– Un coup dans les tripes, il m’explique, si tu coupes pas l’artère hépatique, si tu traverses pas le foie, si c’est juste dans les tripes, ça se recoud assez bien. Quand on peut stopper l’infection…

– T’as bien fait d’appeler la police, je dis. Mais on est dans un drôle de pétrin.

– S’il s’en tire, dit Ritchie, il leur dira bien que ce n’est pas toi ni moi.

– Quand même, je réponds. J’ai idée qu’il sera fâché.

– Mais tu sais, continue Ritchie, elles ont vraiment tout foutu en l’air. Y a pas un meuble intact.

– Bon, bon, je fais. On se rattrapera sur les dix mille dollars. À propos, je dois te dire que je ne les ai pas.

Il s’étonne de rien, maintenant, Ritchie. Je l’affranchis, et j’ajoute :

– J’ai trouvé une crèche ensuite. Dans des appartements meublés, c’est minable et c’est plein de puces. J’ai fait comprendre au gérant que j’avais deux petites copines à qui je m’intéressais et qu’il pouvait gagner sa vie en étant gentil. Seulement, faut qu’on aille là-bas habillés en gonzesses.

– Tout est dans la bagnole, dit Ritchie. Y en a deux valises pleines.

– Bon, je fais. Maintenant, l’histoire, c’est de trouver un coin pour s’arranger.

– Tu te rends compte, dit Ritchie. On va pas rester en souris tout le temps, quand même !…

– Oh ! c’est l’affaire de quelques jours, je réponds pour le rassurer.

– Et qu’est-ce que tu vas faire à cinq heures ? il fait. Tu dois porter le fric chez Gaya, en principe.

– J’y vais pas… je réponds.

– C’est pourtant une occasion d’en piquer une, il dit.

– Pourquoi faire ?

– Pour la faire bavarder un peu.

Il est plein de bonnes idées, mon frangin.

– Et pis on pourra en profiter pour les soigner, ajoute Ritchie. Parce que, souvent, les gousses, c’est des filles qui ont tourné de ce côté-là parce qu’elles étaient mal aimées. Elles sont tombées sur des types brutaux, des qui les ont blessées ou brusquées. Si on leur fait ça bien gentiment… Elles doivent y reprendre goût.

Il en a des ressources, mon petit frère. Ça m’a l’air de s’organiser drôlement ce boulot.

Et puis, m’envoyer une lesbienne, ça m’a toujours dit quelque chose…

Au fond, ce qu’on est en train de faire, c’est un genre d’entreprise de redressement des dévoyées.

On est des types bien.

Mais j’ai de la peine pour le gros père Wu Chang.

Ritchie me tire de mes réflexions.

– On va au Potomac Club, il dit. On prend Kane junior par le bras, on lui conseille de ne pas regarder et, pendant ce temps-là, on se camoufle.

Et Ritchie stoppe devant le Club. Ce gars-là n’est pas la moitié d’une buse. Il avait déjà tout combiné dans sa tête. En réalité, il fait bien, parce que si je devais me servir de la mienne… ça donnerait des drôles de résultats, pleins de protubérances.

Quand on arrive au bateau, je dis à Ritchie :

– Il faut qu’on aille tous les deux chez Gaya. C’est pas la peine de commencer à se séparer maintenant.

– Naturellement, on y va tous les deux, dit Ritchie. Toutes les deux, même. Regarde ça.

Il me montre une jolie paire de lunettes à monture rose.

– Je serai pas mignonne, avec ça ? il dit.

– Ça, Ritchie, je vais pas pouvoir te regarder, je réponds.

Mon calme bien connu est foutu pour un moment.

– Quand même, il dit encore, je sais pas si tout ça va être tellement bon pour mes examens.

– Le gang Walcott en a pas pour longtemps avec nous, je dis. Crois-moi. On va les foutre en l’air en cinq sec. T’auras tout le temps de t’y remettre.

Bon Dieu, si je savais à quoi je m’attaque, je crois que je ferais moins le flambard. Maintenant que c’est fini et que j’écris tout ça, je m’en rends compte sur le moment, ce que j’ai pu raconter comme blagues !

Ritchie a ouvert son box. On entre, on referme la porte. Kane junior est là sur l’eau, bien calme. C’est ouvert du côté de l’eau, jamais Ritchie ne baisse le rideau de tôle, mais il fait sombre et il faut qu’on allume, donc, pour une fois, il faut le baisser. J’y vais et je tourne la manivelle. Tout ça est rouillé, un vrai plaisir.

Je vous raconte pas le détail de notre camouflage, mais on se paye une pinte de bon sang. Moi, maintenant, les faux seins, j’ai l’habitude, mais Ritchie, c’est la première fois et ça le suffoque.

– Bon Dieu, il me dit, c’est pas possible qu’elles se baladent avec ces outils-là. C’est fou ce que ça tient chaud.

– Qu’est-ce que tu veux, je réponds, faut y passer. L’ennui c’est qu’on peut toujours ajouter quelque chose… mais pour supprimer nos charmes naturels, c’est un autre travail.

– J’ai pris des slips drôlement serrés, me dit Ritchie. De sport, extra-forts. Et puis, on a des robes pas trop collantes.

– Faut qu’on se rase deux fois par jour, je dis. Ça, ça va être un petit peu coton.

– J’ai pensé à ça, il dit. J’ai acheté des rasoirs qu’on va garder dans nos sacs à main.

– Avec nos flingues, je dis.

– Ah, non, fait Ritchie. Ce que tu voudras, mais pas d’armes sur nous. On risque toujours de faire une connerie.

– Il y a un pétard dans la bagnole, je dis, ils auront vite fait de savoir que c’est la tienne en lisant le numéro des plaques.

– Non, dit Ritchie. On part du principe qu’ils ne nous repèrent pas tout de suite. Sans ça, autant abandonner dès maintenant.

On n’a plus grand-chose à discuter, alors on se tait et on fignole nos jolis petits minois. Ritchie est insensé en fille. Il a vraiment l’air de sortir d’une de ces écoles pour arriérées galetteuses… Moi, je fais très intellectuel. Pas trop de rouge, pas de poudre ou à peine, des souliers plats – je suis adorable.

Le box de Kane junior sent la poudre de riz et le vernis à ongles. Ça fait un de ces mélanges avec l’odeur de l’essence.

On met tous nos vêtements d’homme dans les valises et on planque le tout dans le coffre du bateau.

– On sort, je dis à Ritchie.

Il hésite encore.

– Et si on rencontre quelqu’un qu’on connaît ? il dit.

– C’est une bonne occasion de faire le test, je lui réponds.

J’ai un joli tricot de coton bleu clair et une jupe de flanelle grise. Ritchie, lui a une robe d’imprimé très simple. Vraiment, on peut pas nous prendre pour des garçons… on a des poitrines pointues !…

On sort, moi le premier. Ça grouille sur l’appontement. Il y a un soleil au poil, les bateaux arrivent et s’en vont, les moteurs ronflent, et les gens se baladent deux par deux, habillés ou en maillot de bain, le coup d’œil est vraiment sympathique. On n’a pas fait dix mètres que je vois Joan, une des grandes amies de Ritchie.

– Saute pas, je lui commande. Tu la connais pas.

Elle passe, elle nous croise sans nous voir. Je regarde mon frangin. Il a des gouttes de sueur près du front. Je lui serre le bras amicalement. Il me sourit.

– Ça va, Francis, il dit. Allons-y.

Quand même, quelle vacherie, cette histoire de Chinois. Surtout que je vais vous dire un truc… Ritchie a pas un seul poil sur les jambes.