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Elles se rendent pas compte/Chapitre IX

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Chapitre VIII Elles se rendent pas compte
Chapitre IX
written by Vernon Sullivan
Chapitre X


Chapitre IX

Naturellement, avec du fric, tout se tasse, même une Cadillac dans un étalage de cochonneries, et dès le lendemain, je ne me soucie plus de l’histoire. Ils ont pu constater que je n’étais pas ivre et j’ai expliqué l’accident par une saleté qui m’est entrée dans l’œil au moment de prendre le virage. Je crois que mon paternel a du pognon dans la compagnie d’assurances, ça arrange toujours les choses. Ce que ça n’arrange pas, c’est ce qui me sert de crâne, il y a plus de bosses que du reste et quand je mets mon chapeau, l’effet est saisissant, pour moi et pour ceux qui me regardent. Bref, comme j’ai pas besoin de garder mon chapeau dans ma chambre, je me console et je regarde Ritchie, mon frangin, qui essaye de préparer des highball à mon bar. Jamais j’ai vu un type plus maladroit que Ritchie ; quand je pense qu’il fait sa médecine, je tremble pour les malades. J’espère qu’il sera psychiatre, les pires tartes arrivent toujours à se débrouiller dans cette branche-là, il suffit de s’arranger pour être plus cinglé que le plus cinglé des malades qu’on a à traiter. Enfin, Ritchie vient à bout de sa délicate manœuvre et il me tend un verre, dont je flanque la moitié sur ma chemise. Moi, j’ai une excuse, j’ai un faux-filet d’une livre sur l’œil droit et chacun sait que ça vous fait perdre le sens des distances de n’y voir que d’un œil. En tout cas, je trouve déplacé qu’un frère plus jeune que vous se permette de se payer votre tête de cette façon sordide.

– Ritchie, je dis, quand tu te seras fait casser la figure comme ton petit frère, tu trouveras ça moins drôle.

– Je n’ai aucune raison, il répond.

– Ben, à ta place, Ritchie, je n’en serais pas si sûr. Je regrette, mais je t’ai mis dans le bain. Un moment d’égarement.

Ça n’a pas l’air de l’émouvoir plus que ça. Ritchie, au fond, c’est un gars au poil. Je lui raconte tout le truc et il ouvre des châsses à y faire passer le Potomac.

– En somme, je conclus, ils vont me foutre la paix jusqu’à ce soir en attendant que je renvoie les dix mille dollars à Gaya. J’ai idée que ça chauffera dur. Et pour nous deux.

– Et qu’est-ce qu’on fait des dix mille dollars ? demande mon frangin.

Ça va, il comprend vite.

– On s’en sert pour trouver une nouvelle crèche, je dis. Et pour acheter tout ça. Car il faut, d’une part, se planquer, d’autre part, se camoufler.

Je lui tends une liste que j’ai faite pendant qu’il triturait le whisky et la flotte. Ce coup-là, ses hublots vont lui tomber du tasse-broques avec un bruit métallique.

– Qu’est-ce que tu veux faire de ça ? dit-il, tu as des poules à entretenir ?

– C’est pour nous, je dis.

– Quoi ? des robes, des soutiens-gorge, des, oh… Francis, tu attiges. Jamais j’oserai demander ça dans un magasin.

– Tu vas emmener une de tes copines, je dis. À partir de demain, je m’appelle Diana et toi Griselda. Note bien que tu peux trouver un autre nom.

– Francis, il fait, tu es sinoque. Ils t’ont trop cogné sur le cassis.

– Mince, je dis, tu préfères qu’on te retrouve en petits bouts. Écoute. C’est tous des tatas et des lesbiennes, ces gars-là. Si cette Louise Walcott dirige vraiment la bande, tu peux parier ta chemise qu’on n’a aucune chance de rien savoir en restant des hommes ordinaires. Alors tant qu’à faire, je préfère me maquiller en gousse. On aura peut-être une bonne compensation de temps en temps.

Il réfléchit cinq minutes.

– Au fond, il dit, tu as probablement raison… Mais, bon Dieu, tu me vois demandant des seins en caoutchouc dans une boutique ?

Il rougit jusqu’aux oreilles. Ben mince, ils sont pas très dessalés, les étudiants en médecine.

– Casse-toi, je dis, et affole un peu, parce que, je suis tranquille, ils perdent pas leur temps, eux. Téléphone à Ann, elle t’aidera.

– Est-ce que je peux te demander pourquoi tu veux te mêler des affaires de Gaya ? il dit avant de partir.

– C’est une copine, je réponds, et ça m’embête de la voir devenue si ballot.

– Mais c’est pas ton boulot. Si tu prévenais la police ?

– Ça t’amuserait ? je demande.

– Oh ! je les aime pas, dit Ritchie. Mais c’est marrant que tu t’occupes d’elle comme ça.

Il me regarde, soupçonneux, et sort en haussant les épaules. C’est quand même un chic gars, Ritchie. Et c’est aussi une veine que la mode soit revenue aux cheveux courts. Mais je trouve marrant que tout ça ait commencé avec le bal costumé chez Gaya. Je regarde mes pattes. Les poils ont pas encore repoussé, ça va…

Et puis, je me mets à me fendre la pipe tout seul ; en pensant à la gueule que Ritchie va faire chez le Chinois de maman quand il lui enlèvera les siens, de poils. Je m’arrange pour rester impassible en rigolant parce que ça fait plus Sioux, et c’est plus sûr pour mon crâne.

Là-dessus, le téléphone sonne. C’est toujours comme ça, cet outil de malheur vous gâche vos meilleurs moments. Je décroche en râlant.

– Allô, je fais. Ici moi-même.

– Francis Deacon ? fait une voix.

Ça, je reconnais. C’est une dénommée Louise Walcott.

– Qui est à l’appareil ? je dis. Le Président ?

– Pas de conneries, elle continue. Louise Walcott à l’appareil. Et je téléphone d’une cabine, pas question de flics, hein. Ces dix mille dollars, c’est pour quand ?

– On s’en occupe, je dis.

– Ça sera là avant cinq heures, ce soir ? elle demande. Parce que sinon, ça va déménager.

– Vous êtes une vraie salope, je réponds.

Et je repense à ces dix mille dollars… mais sacré nom de oui parfaitement, ils sont toujours sur la bagnole… ficelés à la colonne de direction avec du chatterton.

– Gaspillez pas votre salive, dit Louise. Si c’est tout ce que vous avez à me dire, ça peut rester au frais. Sinon, on s’y met. Ça vous a déjà coûté une bagnole, et ça peut aller plus loin.

– Ça ne fait jamais qu’une bagnole contre un Chris-Craft, je dis. Je suis encore gagnant. Et j’ai les dix fafs. Pas oublier.

Tiens, on dirait qu’elle se met à fumer. Je me marrerais bien mais j’ai peur que ça ne me fasse mal à la tête comme tout à l’heure.

– Espèce de petite gouape, elle fait, tâche de ne pas faire l’œuf, ou gare à tes fesses.

– Je risque rien, je dis. Moi je suis hétérosexuel.

Elle raccroche sec. Mais bon Dieu, ces dix mille dollars, j’avais complètement oublié. Pas de blague… je veux bien tâcher de sortir Gaya de la mélasse, mais pas avec mon fric à moi. Bon. Faut que je m’habille un peu plus convenablement et que j’aille chercher ces feuilles d’un mètre. Je me grouille. J’ai mal partout, pas d’erreur. Pas trop mal. La forme est possible. Je peux encore en dérouiller une paire ou deux. Mais je ne peux pas réfléchir trop fort.

N’empêche, ça m’embête d’avoir mis Ritchie dans le coup. Je lui dois bien une compensation. Je redécroche le téléphone et je compose le numéro du Chinois.

– Allô ! Ici Francis Deacon. Vous pouvez venir chez moi ? J’ai du boulot pour vous.

Il baragouine quelque chose au bout du fil. Sacré Wu Chang ! Ah ! ces Chinois…

– Oui, je réponds, c’est encore un bal costumé. Pas moi, mon frangin. Si je suis pas là quand vous arrivez, entrez et attendez-moi. Je vous laisse la clé sous la moquette de la dernière marche. Venez vers deux heures.

Bien. Voilà une affaire réglée, et je vais m’en payer une tranche en voyant la tête de Ritchie. Je prends mon bitos et je descends. Un taxi passe. Je le stoppe. Il est pour moi. Au fait, où est-ce que je vais ?

Je m’aperçois tout d’un coup que je ne sais pas du tout ce qu’ils ont fait de ma bagnole. Ben, on va bien le savoir.

– Arrêtez-vous au premier flic que vous verrez, je dis au chauffeur.

– Ça, il répond, je refuse. Pas mon taxi.

– Mais je veux juste lui demander un tuyau, je dis. Au fait, peut-être que vous sauriez. Hier, j’ai foutu ma bagnole dans une charcuterie, rapport à une soucoupe volante qui m’était entrée dans l’œil. Je suppose qu’ils l’ont pas laissée là, parce qu’elle gênait un peu la circulation. Est-ce que vous savez où on les met ?

– Ça, il me dit, le chauffeur, j’en sais foutre rien. Mais peut-être qu’un flic le saura.

– C’est pour ça que je vous demandais de m’arrêter au premier flic venu, je réponds.

– Oui, mais je les aime pas, il dit, le chauffeur.

– Bon, je réponds. Va te faire foutre et arrête-moi ici. Je descends.

– Mais j’ai pas encore démarré, si vous avez remarqué, dit le chauffeur.

– Eh bien ! alors, tu peux te l’accrocher pour le prix de la course, je dis.

Et je hèle un autre taxi qui passe. Lui, il s’arrête pas. Encore mieux. J’y vais à pied. Y a sûrement des flics dans cette ville, toutes les fois que je brûle un feu rouge, j’en ai une demi-douzaine à mes trousses.

Ah ! en voilà un.

– M’sieur l’agent, je dis, je voudrais savoir où on met les bagnoles accidentées.

– Z’avez été accidenté ? il dit, en sortant son carnet.

– Oui, je réponds. Hier. Je suis entré dans une charcuterie.

– Où ça ? il fait.

– Ça n’a pas la moindre importance, je dis, la bagnole n’y est sûrement plus. Je voudrais savoir où on les met après ?

– Qu’est-ce que vous allez en faire ? il demande. Je suppose qu’elle ne marche plus.

– Ça, je dis, ça me regarde.

– L’assurance a payé ? il demande.

– Oui, je dis.

– Alors, c’est plus votre bagnole, il dit. Vous aviez bu ?

– Non, je fais. J’ai une saleté qui m’est entrée dans l’œil.

– Ouais… il dit en rentrant son carnet. C’est ce que disent tous les poivrots.

– Je vous emmerde, je réponds poliment, et je me casse.

Y a pas à dire, quelle race de c…

J’ai pas fait deux mètres que j’ai l’impression d’un tremblement de terre. Je lève le nez. Non… rien ne bouge. C’est moi qui remue. C’est le flic, plus exactement, qui me secoue.

– Qu’est-ce que vous avez dit en vous en allant ? il me demande.

Peut-être que j’ai déjà attiré votre attention là-dessus, mais je suis patient. Si j’ai dit à ce flic je vous emmerde, c’est que je le pensais, et où est le mal ? Moi je trouve que rien ne vaut la franchise.

– Écoutez, je fais, vous m’avez traité de poivrot et je vous ai répondu ce que je vous ai répondu. C’est vous qui avez commencé, hein ? Alors bouclez-la et laissez tomber parce que ça pourrait vous faire du tort. Faites ça où vous voudrez, mais pas à Washington. Et puis je ne bois que du Perrier.

Ce coup-là, il ne dit plus rien. Bon Dieu, qu’il a une sale gueule. Je vois le moment où il va m’emmener au quart. Non. Il grommelle et me laisse partir.

Un téléphone maintenant.

J’entre dans une cabine et j’appelle mon agent d’assurances. Une secrétaire me répond.

– Ici Deacon, je dis. Ma bagnole a été accidentée hier. Mon numéro, c’est ci et ça.

– Où ça ? elle fait.

– Ne vous inquiétez pas, je dis, question assurance, c’est réglé. En fait, je suis entré dans une charcuterie, pour ne rien vous cacher.

– Il aurait mieux valu une parfumerie, elle dit. Moi, j’aurais préféré.

– Téléphonez-moi un jour, je lui dis, et on arrangera ça tous les deux. Mais la question, c’est que je veux savoir où elle est maintenant.

– Vous pensez qu’elle n’est pas restée dans la charcuterie ? elle dit.

– Sûrement pas, je réponds. Elle a horreur des saucisses. Je lui donne que de la crème d’anchois.

Elle se marre. Elle a pas tort. Je suis drôlement marrant.

– J’ai aucune idée de l’endroit où on les met, elle me dit. Probable qu’on l’a remorquée dans un garage avant de la flanquer dans un terrain vague.

– Vous croyez ? je dis. Mais quel garage ?

– Ah ! vous m’en demandez trop, elle dit. Rien qu’ici on a trois cents garages assurés à la Compagnie, alors vous comprenez… faut retrouver votre agent, il vous renseignera.

– Mais il n’est jamais là dans la journée, je réponds, et c’est salement urgent. J’ai laissé tous mes papiers d’affaires dans cette bagnole.

– Ah ! je ne sais pas, elle me dit. Quand même pour le parfum, vous pourrez me rappeler. Demandez Dorothy Shearing.

– O. K., Dot, je réponds. À bientôt, merci.

Eh bien, je suis de plus en plus emmerbêté. (Je me suis arrêté à temps, pas ?) Évidemment, il n’y a que mon agent qui puisse me renseigner, mais c’est du cinquante contre un que je vais pas arriver à le joindre de toute la journée. Et il est déjà une heure. Ritchie sera là vers deux heures. Wu Chang aussi. Qu’est-ce que je peux faire ? Je ne tiens pas à voir mon frangin avant son passage entre les mains du Chinois, parce que je ne pourrais pas m’empêcher de lui dire, et, cette fois-là, ce serait la fin de mon crâne.

Allez, j’essaie tout de même. Je téléphone à mon agent. C’est une secrétaire qui me répond, ça n’en fait jamais qu’une de plus. Je recommence mon baratin.

Elle sait pas non plus. Elle trouve que je me presse trop, que l’expert verra la bagnole, si c’est pas déjà fait et que le reste j’ai pas à m’en occuper puisque l’affaire est déjà réglée avec l’assurance ; de toute façon j’ai écrasé personne et c’est pas une histoire très importante.

Là, je reconnais la main de mon auteur. Avec sa manie de tout arranger, il a dû leur dire de traiter ça comme pour lui.

Mais, bon Dieu, il faut que je retrouve cette bagnole.

J’ouvre l’annuaire à la rubrique Dépannage. Pas possible. Il y en a au moins cent cinquante.

Pas de solution. Je suis coincé.

Et pas question de demander dix mille dollars à mon paternel pour les donner à cette ordure de Louise Walcott.

Seulement, à partir de cinq heures, il vaudrait mieux, pour Ritchie et moi, qu’on soit planqués.

Bon. J’abandonne la voiture pour aujourd’hui. Faut plus y penser.

Mais la chose qui urge… c’est une crèche. Et ça, c’est encore d’un facile…

Enfin… allons-y…