Chapitre XIII
Enfin, la nuit se passe pas trop mal et on peut dire qu’on a vraiment tout essayé quand le soleil réussit à piquer un rayon entre deux coins de maçonnerie pour nous le braquer sur la figure. Je suis un peu mélangé avec Donna, et on est parallèles mais pas exactement dans le même sens. Ritchie roupille, ça lui fera du bien ; mais elle, elle est à ramasser à la petite cuillère. Moi, j’ai l’impression qu’une machine à battre à côté de ça, c’est comme un matelas pneumatique à côté d’un lit de cailloux, mais mon énergie bien connue me permet de me lever et de m’habiller en vitesse.
Je sors chercher de quoi bouffer. Le matin, Washington, ce n’est pas compromettant, il y a que des nègres, des mâles et des femelles, qui font des courses pour les patrons. Je risque pas de rencontrer des amis. Mais je risque plus que ça, on dirait…
– Donne ça…
Je prends le journal que me tend un crieur. Gros titre.
Francis D… a-t-il poignardé le Chinetoque ?
Mince. Ça me file un choc.
Ils ont mis que mon initiale, ça prouve que mon papa est encore un peu considéré dans la ville…
Mais il faut faire quelque chose.
Je remonte presto.
Je frappe pas avant d’entrer, je vous jure. Notez que j’ai tort, vu que mon frangin s’est réveillé depuis tout à l’heure et comme je ne vois Donna nulle part, j’ai idée que c’est elle qui est dessous.
– Ritchie, je lui dis, sors de là et écoute.
– Ça ne me gêne pas pour écouter, il répond.
Donna, elle, elle ne dit rien. Elle fait : Oh… Oh… Ah… et c’est tout.
Je montre le titre à Ritchie. Donna peut pas le voir, elle est en plein cirage.
– Je vois pas sans mes lunettes, dit mon frangin.
Je lui colle le canard sous le nez. Ce coup-là, il sursaute.
– Mince, il dit.
Il essaie de se relever mais Donna l’accroche et il retombe.
– Oh ! Donna, il fait, laissez-moi m’habiller. Francis va prendre la suite.
– Ah ! non, je réponds. Moi, je suis mort.
Pendant ce temps-là, heureusement, Donna abandonne. Ritchie se dégage et fonce sur les fringues.
– Maquille-toi soigné, je lui dis, ça devient sérieux.
– Qu’est-ce qu’on va faire ? il demande.
– Faut que je disparaisse.
– Comment ça ?
Je réfléchis dur.
– T’as tes entrées à la morgue ? Tu connais bien un docteur quelconque ?
– Ouais, dit mon frère.
– Bon…
Je suppose qu’il a compris. Oui.
– On prend un macchabée, il dit, on le camoufle en Francis.
– Avec Kane junior, je complète.
– Ben, mon vieux, dit Ritchie, c’est pas très marrant, tout ça.
– Oh ! je dis, il y a des compensations. Il y a des coups, par exemple, où on ramasse des jolies filles sur la route.
– Et tu trouves ça reposant…, grogne Ritchie.
Donna s’étire. Elle a les yeux cernés jusqu’aux coins de la bouche, elle est décoiffée, à poil, étalée, assez chouette à voir. Une jolie femelle.
– Qu’est-ce qu’on fait ? elle demande.
– T’occupe pas, je dis. On va foutre en l’air Mme Walcott. À nous deux, tout seuls.
Elle se marre.
– Vous aurez du boulot, elle dit.
– Ça nous fait pas peur.
Elle s’assied.
– Francis, elle dit, j’ai l’impression qu’il y a des heures qu’on s’est pas embrassés.
– Ah ! zut ! je réponds.
Je l’embrasse quand même.
– Je sais pas lequel je préfère, elle dit. Vous avez pas la même peau, mais j’aime bien les deux…
– T’as pas honte ? je fais. Une lesbienne pur-sang, coucher avec des garçons ?
Elle se marre.
– Oh ! je crois que vous m’avez convertie.
– C’est pas tout ça, je reprends. On a du boulot. Qu’est-ce qu’on fait de toi ?
– Zut ! dit Donna. Vous me gardez. On se quitte plus.
– C’était bien mon intention, je dis, mais ça a changé, et j’ai mieux que ça pour toi.
Je prends le téléphone. Je viens de me rappeler que j’ai un pote en ville, qui s’appelle John Payne… Vous vous souvenez, celui qui a une Olds 1900 à faire baver un antiquaire. Il est plein de pèze, c’est un fantaisiste et il est porté sur la souris que c’en est une honte.
– Allô ? John Payne est là ?
– C’est moi…
– Francis. Tu as envie que je te fasse un cadeau ?
– Blonde ou brune ? il fait.
– Les deux, je dis. Blonde en haut.
Je l’entends claquer sa langue.
– Amène.
– Tu nous la garde, quatre, cinq jours ?
– Sans y toucher ?
Il proteste…
– Pas du tout, je réponds. Tu peux tout faire et elle se défend.
J’entends Donna qui glapit :
– Mais qu’est-ce que c’est ce maquignonnage ?
– Attends… je dis à John.
Je couvre le parleur avec ma main et je préviens Donna :
– Écoute… Ritchie et moi réunis, c’est rien du tout à côté de John Payne tout seul. En plus, il est beau comme Bob Hope et il a du fric à en avoir honte.
– Zut ! elle dit. Moi, c’est vous deux que je veux.
– Vas-y pour trois, quatre jours, je dis. C’est nécessaire. Et si tu n’es pas d’accord, je te dérouille.
Elle me regarde en dessous.
– Ça me tente, elle fait. En général, ça finit bien.
Je me marre, elle aussi.
– Elle est d’ac, je dis au téléphone. Mais écoute… Tu viens dans dix minutes. Pickford Place. Briques et ciment. Tu cornes, elle descend. J’y serai.
Il raccroche. Il est d’accord aussi.
– Donna, mon chou, je fais, on se reverra, y a rien de perdu.
Et puis je l’embrasse un peu pour la consoler et les dix minutes passent très vite. John arrive, il corne, elle file, je la suis et je la vois monter à côté de lui. Je reprends l’ascenseur.
Ouf ! maintenant, au boulot.