Chapitre XIX
Je me retrouve – si on peut appeler ça se retrouver, car j’ai l’impression d’en avoir des morceaux qui manquent – dans une pièce vide aux jalousies fermées. Il fait encore jour et il en passe suffisamment pour éclairer l’endroit, dont les murs sont blancs et nus.
Je mâchonne cinq minutes une langue comme une éponge et je réussis à retrouver un peu de salive dans un coin de ma bouche.
J’ajoute, pour la clarté du récit, que j’ai les mains ficelées derrière le dos et que c’est ça qui me fait l’effet d’avoir des morceaux qui manquent. Je remue les doigts le mieux que je peux pour essayer de rétablir la circulation et je tente de me redresser. Je suis allongé au pied d’un mur, le nez vers l’angle du bas et c’est pas confortable.
Je ne suis pas seul, on dirait. Il y a deux autres locataires. Une femme, la tête sur la poitrine, assise le dos au mur comme moi, à ma gauche, et, à côté d’elle, une forme allongée.
J’y vois de mieux en mieux.
– Qui êtes-vous ? je demande à voix basse.
– Donna Watson… la pauvre Donna Watson… elle dit.
– Donna… c’est Francis.
Elle se met à se marrer, d’un rire bas et rauque, atroce, j’en ai froid dans le dos.
– Et là… elle dit, c’est John… un certain John Payne… un type qu’on appelait John Payne…
J’ai les foies. Elle est impressionnante.
– Donna… je dis… calmez-vous… Qu’est-ce qu’il y a ? On s’en tirera…
– Comme John, elle dit. Comme le gars qui s’appelait John Payne avant que Louise Walcott ne le taillade à coups de rasoir.
Du coup, je réussis à me mettre debout en m’arc-boutant contre le mur.
– Donna, je dis, pour l’amour de Dieu, fermez ça et cessez de dire des conneries.
Sa tête retombe et elle se tait. Je suis debout, tout ankylosé, ils m’ont sévèrement tabassé.
Je sautille jusqu’à John – si c’est lui. Il est allongé à côté de Donna, les bras liés derrière le dos, comme elle et moi, sa figure est blanche. Il est vêtu de clair. Son pantalon est taché de sang. Une énorme tache, monstrueuse. Du sang a coulé autour de lui. Il trempe littéralement dedans.
– Il est mort, dit Donna. Il a hurlé pendant vingt minutes, et il est mort. À coups de rasoir, elle l’a massacré…
– Assez, Donna, je dis.
J’éprouve à ce moment, pour cette Louise Walcott, une haine aveugle, une envie de la mettre en charpie.
– Donna, je dis, il faut qu’on sorte de là.
Elle rit, un rire bas et sinistre.
– Toi, Francis, elle dit, tu passeras aussi au rasoir. Moi, ça sera le fer rouge. Un boulon de fer, rougi à la lampe à souder… Et elle me le mettra là…
– Donna, je dis, on va sortir de là.
Je regarde les cordes de mes pieds. Elles sont grosses, mais ça ira.
– Roule-toi sous la fenêtre, je dis.
Elle ne comprend pas.
– Va te mettre sous la fenêtre en roulant sur toi-même, je répète.
Elle y va.
– Pour amortir le bruit du carreau que je vais casser, je lui explique. Faut pas que les bouts fassent du bruit en tombant.
Je la rejoins à la fenêtre, en essayant de sautiller silencieusement.
Je m’appuie contre le carreau. La jalousie du dehors est baissée, je vous l’ai dit… et c’est une veine.
Je pèse lentement contre le verre. Pourvu qu’on n’entende pas le bruit.
Tac… ça casse. Il en tombe un grand bout sur Donna, la pointe lui entre dans le dos. Elle sursaute, mais elle dit rien.
J’ai réussi. Il y en a un morceau qui est resté sur le côté du trou que je viens de faire.
– Écarte-toi maintenant, je dis. Sans bruit.
Elle obéit. Je prends sa place, je réussis à passer un soulier de chaque côté du bout de carreau qui reste.
J’ai les chevilles serrées et il faut que le carreau passe entre quand il aura coupé le premier tour de corde. Je lève et je descends mes pieds avec précaution.
Ça y est. Un des tours a cédé. Les autres ne bougent pas. Nœuds multiples. Il faut les scier l’un après l’autre.
Quand je passe mes chevilles, je sens ma viande qui reste sur le carreau mais je serre les dents ; ça opère, le quatrième, le cinquième sautent.
Mes jambes sont libres. Quelques flexions.
Il ne s’agit pas de s’endormir. Mais qu’est-ce qui arrive ? On marche dans le couloir.
Deux, trois flexions en vitesse.
– Allonge-toi, Donna, je dis très vite. Bouge plus. Fais la morte.
Je me rassieds près d’elle à croupetons. La porte s’ouvre. Une femme entre. Je la surveille sous mes cils baissés. Je connais cette tête.
Louise Walcott.
Elle est seule. Elle referme la porte.
Elle a un truc brillant à la main. Un rasoir. Elle a une robe noire très décolletée, impeccable. Plus belle et plus garce que jamais.
– Tiens ?… elle dit. On avait chaud ? alors, on casse les carreaux… Ou pour appeler, peut-être ?
Elle se marre.
– T’auras plus chaud que ça tout à l’heure, Donna Watson, elle dit.
Elle s’approche de John Payne.
– Il est mort ? elle dit. C’est marrant, les hommes, ils peuvent pas vivre sans ça.
Cette voix qu’elle a, la mégère ! Elle vient vers moi.
– Tu vas en prendre quelques coups aussi, mon minet, elle dit. Ça te fera les pieds. Allonge-toi. C’est juste un hors-d’œuvre.
Je bouge pas. Elle se rapproche encore. Ça y est. Elle regarde son rasoir.
– Il est pas trop bien affûté, elle dit. Il a déjà servi pour John.
– Pourquoi vous voulez profiter du spectacle toute seule ? je demande. Y a pas d’amateurs, dans la maison ?
Elle recule d’un pas.
– Tiens ! tu retrouves ta langue, elle dit. Après tout, comme tu vas perdre le reste… mais pas tout de suite. Cette fois, je suis juste venue te donner un avant-goût. Viens. Regarde.
Elle m’empoigne par le col et me tire jusqu’à John.
– Regarde, elle dit.
Bon Dieu !
Je suis mieux placé, c’est ce que j’attendais. Je ne sais pas si vous avez entendu parler, au catch, d’un truc qui s’appelle le ciseau de volée.
Je bondis, et mes jambes projetées en l’air se referment autour de la taille de Louise Walcott.
J’ai envie de crier de joie car j’entends un bruit sec par terre. Elle a lâché le rasoir. Je fais un effort terrible et je la bascule par terre avec toute la puissance de mes cuisses. Sa tête cogne contre le mur. Je serre, je serre de toutes mes forces. Je sens craquer ses dernières côtes. Je force à m’évanouir. Elle peut pas crier. Elle peut plus rien faire. Elle pousse un vague grognement et elle se ramollit.
Derrière moi, ça bouge. Donna a rampé jusqu’à moi. Je la vois, en tournant la tête, qui mord le sol.
– Bouge pas, Francis, elle dit.
Je comprends qu’elle a réussi à prendre le rasoir dans ses dents.
Je serre toujours la Walcott. Je sens la lame du rasoir, maladroite, qui me fend le poignet.
– Plus haut, Donna.
Ça mord sur une des cordes. Je fais un effort terrible et tout claque. J’ai les mains libres. Et mes poignets me font mal.
Je remue les doigts. Ils sont morts. Allons. Je force. Je lève mes mains pour faire descendre le sang.
Ça recommence à circuler. Mais je me rappelle qu’il faut donner le change. Je hurle.
– Ah !… Louise… grâce… Au secours… pas ça… Aââh…
Donna bondit sur le rasoir qu’elle a laissé choir de ses lèvres. Elle s’est coupée en le ramassant, elle saigne, je coupe ses cordes, je la frictionne, et je l’embrasse comme du bon pain.
– Donna ! je dis. T’es une chic fille. T’es un amour. Je t’aime bien.
– Oh ! Francis, elle dit, le pauvre John… Tue-la, tue-la, cette saleté.
– On peut pas, je dis, ils auront sûrement des trucs à lui faire avouer à la police. Mais compte sur eux pour le passage à tabac.
Je me remets à gueuler un peu pour la frime, et Donna à se marrer. Et puis on discute le coup en vitesse, à voix basse.
– Je veux bien l’assaisonner un brin, je dis. Sans la tuer.
J’attrape le corps de Louise et je l’allonge par terre. Et puis, en deux temps trois mouvements, je lui casse les deux poignets. Pas de détails, ça n’a rien d’intéressant ; mais ça soulage. Elle se réveille, du coup, mais Donna lui ferme la bouche. Je lui balance un coup de poing maison sur l’oreille et elle repart au pays des rêves.
– Casse-lui une patte, Francis, me dit Donna. Aussi une patte.
– Elle va se réveiller pour de vrai, je dis, et pis, j’ai rien du boucher. Elle me dégoûte trop. Comme ça, elle est inoffensive.
Je la fouille. Elle a un automatique sous l’aisselle, comme un vrai petit gangster. C’est pour ça qu’elle a toujours des robes si décolletées… pour pouvoir le prendre en vitesse.
Donna me suggère encore de lui faire des tas de trucs.
– Écoute, mon chou, je dis, à un kangourou, je pourrais, mais cette bonne femme-là, j’aime mieux me pendre. Elle le mérite pas. Pauvre John !
Donna se met à pleurer en pensant à John, et elle se marre, une seconde après, parce qu’on continue notre comédie.
Je suis armé, libre… dans cette chambre. Une seule issue, la fenêtre.
– Qu’est-ce qu’il y a dans le jardin ? je dis. On peut tenir ?
– On n’a pas grande chance, me dit Donna. On est sûrement au second ici. C’est l’étage des cellules. Dans le jardin, il n’y a qu’une cabane en bois qui flamberait comme rien s’ils voulaient nous en déloger. Nulle part on ne peut tenir.
Je vais à la fenêtre et je relève la jalousie. Exact. Je la baisse.
– Trop haut, je fais. Faut passer par la porte.
– Allons-y, elle répond.
Elle est très pâle et ajoute :
– On sera canardés en arrivant en bas.
– Qui reste ici en permanence ?
– Il y a le jardinier, une énorme brute rousse ; pas très dangereux, Mac Coy. Et puis des filles. Il en reste peut-être trois ou quatre, les autres sont sans doute en ville. Il doit y avoir Viola Bell, c’est elle l’intendante, c’est un vrai monstre. On était copines… ajoute Donna.
Elle frissonne.
– Quand je pense que j’ai été de leur côté !
– Je connais le jardinier, je dis. Il est vilain à voir.
– C’est le seul homme ici, dit Donna.
– Richard Walcott ?
– Il vient rarement. Il reste à Washington avec ses copains. En plus de Viola, Béryl et Jane sont sûrement là. Des tueuses. Et Rosie Lance. Elle fait la cuisine.
– Elle a aussi un pétard, je suppose ?
– Oui, dit Donna. On en avait toutes. On s’entraînait dans la cave.
Elle a du mal à continuer.
– Sur des bonshommes ? je demande.
– Oui, elle dit, sur des bonshommes. Morts.
– Ceux dont Louise s’était occupée elle-même ?
– Oui.
– Bon, je fais. Tant pis. On descend.
– Tais-toi… souffle Donna.
On entend des pas qui montent un escalier.
– C’est Viola… dit Donna. Je reconnais ses souliers.
Les pas avancent et s’approchent de la porte. Et une voix retentit :
– Louise…
Pas de réponse, pour cause.
– Louise Walcott.
La poignée de la porte tourne. En vitesse, je repousse Donna derrière moi et je m’approche.
Visiblement, Viola hésite. Elle tient la poignée et ne se décide pas à entrer.
Une seule chose à faire. Silencieusement, je saisis cette poignée irrésolue et je tire brutalement vers moi. Viola perd l’équilibre et tombe à moitié dans la chambre. Son revolver crache.
Une fois, pas deux. Le second coup, c’est un coup de poing sur le crâne. De toute ma force. À assommer un bœuf.
Apparemment, Viola n’est pas si solide. Je la visite. Elle porte la culotte, celle-là. Un revolver sur la fesse, un autre dans le corsage. Une idée me vient. Je la déshabille complètement.
– Fais-en autant à Louise, je dis à Donna. Elles auront du mal à filer comme ça.
C’est pas beau à voir, Viola est mal foutue. Maigre, pas de seins, des hanches de garçon.
Elle remue. Je l’empoigne par la nuque et je lui cogne sur le menton comme sur du bon pain rassis. Et, bon Dieu, j’y vais joyeusement. Elle oublie tout.
Sur elle, je trouve encore un petit poignard fixé à son mollet droit par deux courroies de cuir, et un trousseau de clés.
– Quel arsenal… je dis.
On se grouille, parce que les autres vont rappliquer, pas de doute. Je prête l’oreille, et une pensée me frappe tout à coup.
– Et Jack ? je dis à Donna. Qui est-ce ?
Je décris le faux Carruthers.
Donna réfléchit.
– Je vois qui tu veux dire, mais je ne sais pas comment il s’appelle, elle me dit.
– C’est lui qui m’a eu, je lui explique. Aussi, je voudrais bien le tenir dans un coin. Il y avait un autre homme avec lui. Un petit brun, avec un revolver énorme. Mince, la bouche en coup de sabre.
Elle rigole.
– C’est pas un homme, elle dit. C’est Rosie, la cuisinière.
– Bon – ça n’en fait qu’une de plus… on descend, alors… Prends ça.
Je passe un pétard à Donna, ce qui fait qu’elle en a un et moi deux.
– Dirige-nous, je dis.
– On pourrait attendre qu’on vienne, dit Donna. On les aurait tous l’un après l’autre.
– Je crois qu’il vaut mieux attaquer, je réponds. Suppose qu’ils mettent le feu et qu’ils s’en aillent.
Je suis obnubilé par cette idée de feu.
– Oh ! allons-y, dit Donna.
Elle se serre contre moi.
– Tu ne me laisses pas tomber s’il arrive quelque chose ?
– Qu’est-ce que tu veux qu’il arrive, Donna ?
Je l’embrasse doucement et je passe le premier.
– À gauche, elle me dit. L’escalier.
Je me déplace sans bruit. Donna a ramassé les fringues de Louise et de Viola Bell et elle referme à clé la porte de la chambre où elles sont étendues.
Je suis dans l’escalier. Je commence à descendre. Rien ne se passe.
Je me demande où est Ritchie.
Voilà le palier du premier. Je longe le mur de l’escalier et je jette un œil.
Comme au second, il y a quatre ou cinq portes fermées qui donnent dessus.
Donna est tout contre moi.
– À droite, elle me dit. La première pièce. Elles doivent y être.
Avant que j’aie eu le temps de faire quoi que ce soit, elle me double et entre.
J’entends deux coups de feu et une plainte. Et puis du remue-ménage en bas, au rez-de-chaussée, mais je passe et rejoins Donna.
Elle est agenouillée par terre devant la porte. Et dans la pièce, il y a une femme.
Enfin… il y avait une femme.
Donna a raison, on leur apprenait à tirer.
C’est une fille blonde, jeune, jolie, mais l’air sauvage. Elle est dans un fauteuil derrière la table. Elle a un chemisier blanc. Une tache rouge descend sur le sein gauche. Je ramasse Donna.
– Qu’est-ce que tu as ?…
– Attention, elle souffle. On monte.
Je me retourne et je la lâche. Je l’entends trébucher jusqu’à la table. Je lève mes flingues.
Je tire le premier. La première fois de ma vie que je tire sur une fille. La dernière, j’espère. J’ai réussi mon coup. Son pétard lui saute des pattes, elle pousse un cri, parce que son index est parti avec. Je la cueille au menton et je vous jure que j’essaye pas de la rattraper avant qu’elle tombe.
– Lève les pattes !…
Mince. Il y avait l’autre derrière. Le prétendu Carruthers. Je comprends pas comment il n’a pas tiré.
Je lâche mes outils. Rien à faire. Mais soudain une balle me ronfle derrière l’oreille et je vois la figure du type éclater positivement devant moi. Le sang me gicle dessus et je recule, prêt à vomir.
– Merci, Donna, je dis sans me retourner.
Je ramasse mes pétards et je vais à la porte. J’ai l’impression qu’on a fait le vide. Je referme la porte et je m’occupe un peu de Donna.
– Tu es touchée sérieusement ? je lui demande.
Elle est affalée sur elle-même et elle respire péniblement. Je la couche sur la table.
– Dans le poumon, elle dit.
– C’est rien, je fais, on s’en tire. Bouge pas, respire doucement.
– Pas la peine, Francis, elle me dit. À quoi bon ! Tire-m’en une autre. De toute façon, j’en ai assez sur la conscience pour qu’ils m’en donnent pour trente ans.
– Pas question, je réponds. Pourquoi crois-tu qu’il n’a pas tiré sur moi ?
– Je sais pas, elle murmure.
Je lui cale la tête avec les frusques de Viola qu’elle n’a pas lâchées.
– Je crois que je viens de piger, je dis. C’est parce que je vaux un peu d’argent. Tu comprends, il croit que mon papa est sénateur. Il voulait sans doute me kidnapper.
Elle a un pauvre sourire.
– Ça ne prend pas, Francis, elle fait.
– En fait, il a du fric comme cinq ou six sénateurs réunis, je dis. Et ça ira tout seul pour toi. Mais surtout, ne te frappe pas.
Pendant que Donna se repose, je fouille les poches du type. Voilà le portefeuille qu’il m’avait montré. Il y a bien les papiers. Mais dans la poche intérieure, en voilà d’autres.
Tiens. Le monsieur en question s’appelle en réalité Sam Driscoll – ce qui n’a aucun rapport. – Il est effectivement enquêteur privé à New York. Et non moins effectivement, il a été engagé par le père de Gaya Valenko pour surveiller sa fille. Il y a trois mois.
Ben, il avait une façon de la surveiller… J’ai idée que ce frère-là a voulu bouffer à tous les râteliers et qu’il a vendu la combine à Walcott.
Ça lui est retombé en pleine poire, je crois. Il ne fouinera plus dans les affaires des autres, d’ici un petit bout de temps.
J’empoche les papiers et je reviens vers Donna. Elle a pas l’air très bien. Je lui passe la main sur le front. Elle a la fièvre.
Quand même, j’ai idée que j’oublie quelque chose.
Je réfléchis de mon mieux. Ça y est. Où est le jardinier, le rouquin infâme qui pèse une demi-tonne ?
– Donna, je demande, ne me parle pas, mais écoute. Si tu réponds oui, cligne les paupières, sinon tu bouges pas. Est-ce qu’il y avait d’autres filles ici ?
Elle fait oui.
– Celle-là, c’est Béryl ?
Pas de réponse.
– C’est Jane ?
Oui ? Bon. Béryl est dans la nature. Ou dehors dans le couloir. Elle m’attend pour me canarder.
– Il y en avait d’autres ?
Oui.
– Mais tu ne les connais pas ?
Elle parle tout doucement.
– Les autres ne vivaient pas ici. Ici, c’était le quartier général de Louise. Les autres allaient prendre les consignes au bar.
– Tais-toi, je dis, j’ai compris.
Mais, bon Dieu, que fait Ritchie ?
Juste à ce moment-là, j’entends une bagnole qui s’amène. Je fonce à la fenêtre. L’auto entre et tourne devant la maison. Je ne vois plus rien. Je me prépare à me lancer dehors. C’est sûrement Ritchie.
– Francis…
Donna se redresse à moitié.
– Francis… attention…
Elle a un hoquet et porte la main à sa poitrine.
– C’est… c’est voiture de Louise… c’est Jane… attention.
Bon Dieu… il faut que je voie… Au bout du couloir, il y a une fenêtre qui donne sur le jardin. Je cours.
Zut. Ils sont déjà descendus et entrés. Je retraverse la zone de l’escalier en vitesse et je me planque. Je regarde en tâchant de passer inaperçu. On monte. Et là, j’ai envie de tuer. C’est mon frangin Ritchie qui avance. Il a la figure couverte de sang. Derrière lui, le rouquin et une fille aux cheveux courts, avec une gueule de brute, en pantalon et chandail noirs. Elle tient un poignard et larde le dos de Ritchie pour le faire avancer. Il a les mains attachées.
Ils ne lèvent pas les yeux, heureusement pour moi. Mais si je tire, je blesse Ritchie.
Je recule, je rentre dans la pièce et je ferme la porte sans bruit. Ils vont sans doute l’enfermer là-haut.
À travers la porte, j’entends la fille en noir qui renifle.
– Ça sent drôle, ici, elle murmure. On a tiré.
– Monte-le, Dan, elle dit. Je vais voir dans le bureau.
Le bureau, c’est là où je suis. Je recule.
Elle tourne la poignée, la porte ne s’ouvre pas.
– Louise !
– Béryl !…
Pas de réponse. Je l’entends grogner.
Et puis le silence. Des pas, en haut. Le bruit d’une chute.
Soudain, une galopade dans l’escalier.
– Dan !…
C’est le colosse qui est redescendu. Je les entends discuter très vite.
– Enfonce la porte…
Je me prépare. L’autre prend son élan… je le sens… je me colle au mur.
La porte vole en éclats et la brute va s’affaler au milieu de la pièce.
Moi, je tire des deux mains sur celle qui se tient derrière lui. Elle y est. Sans faire ouf. Un tas noir par terre.
Le rouquin se relève. Il pige pas.
– Bouge plus ! je dis. Il avance vers moi.
– Plus du tout ! je hurle.
Ça y est. Je suis fait. Il a vu que je pourrais pas tirer. Mes nerfs me lâchent. Il se marre.
– Tire, il fait…
Je me ressaisis. Je flanque mes pétards par-dessus la table sur laquelle Donna est couchée inerte.
– Je te finis à la main, je lui dis.
Parce que je ne peux plus tuer comme ça, de sang-froid… je ne veux plus. C’est trop dégueulasse…
J’esquive un poing comme un gigot de trois kilos et je lui cogne sur le foie. Dieu ! Ça rentre de vingt centimètres, j’ai l’impression de taper dans un édredon. Vite je reprends ma garde.
Il a une allonge effrayante. Faut que je l’aie au judo ou au catch. Sans ça, rien à faire.
Je danse autour de lui en cherchant la prise. Celle-là, il faudra que je la tienne…
Il est en position. Je me lance, je le feinte et je le déséquilibre. On s’effondre avec un bruit terrible.
Le téléphone sonne…
Le gros est par terre, sur le côté droit et j’ai réussi à me dégager. Je lui colle un pied sur le cou et j’attrape la main gauche. Je me lance en l’air et je tortille son bras en retombant.
Bon. Un de cassé. Qu’est-ce que je casse, aujourd’hui !
Il abandonne.
Je me relève et j’essuie ma figure. Je suis dans un rêve. Le téléphone sonne toujours. Je décroche.
– Allô… Ici Richard…
– Ici le bon Dieu, je réponds.
Je viens de reconnaître la voix de cette ordure de Walcott.
– Allô ?… Louise ?
Il a l’air suffoqué.
– Tu n’iras pas au paradis, je lui dis, parce que tu as trop l’air d’une tante. Blague à part. Ici Sam, viens quand même. Louise te demande. Salut.
Je raccroche et je compose un autre numéro.
– La police ?
Je l’ai.
– C’est quelqu’un qui vous veut du bien, je fais. Venez à tel endroit (je leur explique tant bien que mal) et vous trouverez des choses intéressantes. Amenez des cercueils.
Je re-raccroche et je bondis pour voir ce que devient Ritchie. Je cherche où il est et j’ouvre les portes avec les clés de Viola. Dans la seconde pièce je le trouve. Il est dans un coin, prostré, en loques. Il n’a plus de veste, sa chemise est en morceaux, il ne bouge pas. J’ai les foies. Je m’agenouille près de lui et je coupe ses ficelles avec le petit poignard que j’ai gardé. Je le frictionne.
– Ritchie… Ritchie… tu te réveilles ? Il commence à réagir. Mou.
– C’est Francis, je lui dis. Francis. Ton frère, Ritchie, réveille-toi, les flics vont arriver et il faut qu’on les mette.
– Les flics ? il grogne. Pas question.
Ça y est. Je retrouve mon Ritchie. Il fait un effort et je l’aide à se relever.
– Mes jambes… il dit.
Il a le dos tout saignant des coups de couteau que cette garce lui a donnés pour lui faire monter l’escalier. C’est superficiel, heureusement.
Il fait deux pas en titubant.
– Où ça en est ? il me demande.
Je lui explique le tout pendant qu’on descend l’escalier et il me raconte alors comment le rouquin et la fille en noir lui ont donné la chasse avec leur bagnole. Avec sa vieille Buick, il ne pouvait rien faire et il a éclaté dans un virage.
– J’étais à moitié sonné, il me dit, et ils m’ont cueilli comme une fleur.
Je lui dis que Donna a pris un pruneau dans le soufflet en nettoyant le terrain devant moi.
– Grave ? il demande.
– Faut que tu voies ça, je dis.
On est arrivés au bureau. Dans un coin, il y a le gros rouquin qui geint, immobile contre le mur. Par terre, le pseudo-Carruthers, la gueule de brute. Dans le fauteuil, Jane, et sur la table, Donna. Inerte. Ritchie se penche sur elle.
– Rien à faire, il me dit. Elle est liquidée.
Elle sourit vaguement, je lui tâte le front. Elle a l’air de nous regarder. Je frissonne malgré moi.
– C’était une fille pas mal, je dis.
– Pas mal, dit Ritchie comme un écho. Dommage qu’elles se rendent pas compte. Dans deux heures, elle sera morte.
On descend. Qu’est-ce qu’on peut faire d’autre ? On va pas attendre les flics.
Les clés sont sur la bagnole. C’est une Packard dernier modèle. Les gens n’en veulent plus guère parce que ça ressemble à des corbillards, mais ça m’étonne pas que Ritchie se soit fait rattraper. On y monte.
Je suis toujours habillé en fille, j’en ai un peu marre… J’ai deux pétards. Je les flanque dans le coffre du tableau de bord. On tourne pour revenir à Washington.
– Qu’est-ce qu’on fait ? demande Ritchie.
Il s’est un peu retapé je ne sais pas avec quoi et il a trouvé une veste.
Mais c’est vrai… je suis toujours recherché par les flics. Oh ! j’en ai marre de tout ça… je crois que c’est Donna qui me fiche le cafard.
– John, je dis à Ritchie. John Payne. Il était là-haut.
– Je sais, dit Ritchie. Dan me l’a fait voir avant de m’enfermer.
On roule. On croise une bagnole.
– Stoppe, dit Ritchie.
Pas besoin d’insister. J’ai vu Walcott.
Je fais demi-tour et on champignonne. On le rejoint en trois cents mètres. Je fiche un grand coup d’accélérateur et on va lui cogner le derrière de sa voiture. Ritchie passe son bras à la portière et lui lâche un chargeur.
La voiture de Walcott bondit en avant. C’est une Lincoln et je crois qu’on aura du mal.
– Fonce, Francis, me dit Ritchie.
J’y vais franco. On redépasse la maison de Louise. À ce train-là, on ne va pas tarder à se foutre dans le décor, mais il me débecte trop.
Je suis au maximum et je le grignote tellement lentement que je me rends compte qu’il n’y a rien à faire.
– Tire encore, Ritchie.
Il est à vingt mètres devant nous. Juste comme je viens de dire ça à Ritchie, notre pare-brise saute juste à ma droite. Ils tirent aussi.
Ritchie prend son temps. Il vise et lâche la première balle. Il nous en reste cinq.
La route commence à faire des virages et ils sont forcés de ralentir ; moi aussi parce que ça danse un peu.
– Fonce, me dit Ritchie.
Un choc sur le montant de gauche du pare-brise. Une suave musique s’élève. C’est mon frangin qui vient de mettre la radio.
– Vas-y, il dit. T’occupe pas.
J’appuie. Les pneus hurlent. On gagne six mètres.
Une section droite. On traverse un village en trombe. Re-virages. Un petit pont.
Je réussis à doubler Walcott… Je fonce et je rase son flanc gauche. Il a les foies. Ritchie lui lâche deux coups de pétard et je le rabats sur la droite juste avant le pont. Sa voiture percute contre le parapet et en un éclair on la voit faire le panache et retomber dans tous les sens. Il y a une explosion, le réservoir s’est mis à flamber. Bonne chose.
Ça, c’est Ritchie qui me le dit pendant que j’essaye de sortir la bagnole de cette cochonnerie de virages.
Je frôle un pylône… Ça tangue et ça roule. Enfin, je peux soulager l’accélérateur.
– Continue par là, me dit Ritchie. J’ai un copain qui habite plus loin et qui pourra nous loger quelques jours.
Le nombre de copains de ce type-là…