Chapitre XVII
Un quart d’heure, ce n’est pas beaucoup pour détailler les charmes divers de cette adorable Sally et j’ai juste le temps de lui bâcler un échantillonnage de ce que je sais faire. Sans nul doute, elle a de bonnes dispositions et c’est une plante à cultiver. Elle a une peau délicieuse, elle sait embrasser ; pour le reste, on voit qu’elle manque de pratique, mais elle se prête à tout… d’ailleurs, je ne fais pas grand-chose… je butine. Tout de même, malgré ma fatigue, au bout de dix minutes, j’arrive à m’énerver, mais elle me fait retomber sur le dos et se glisse contre moi.
– Mon tueur… elle murmure. Mon tueur chéri… fais-moi mal… mords-moi.
– Oh ! la barbe, je lui dis. J’ai tué personne.
Je vais un peu fort… j’ai idée que ça va rompre le charme, mais je m’assieds, je la couche sur mes cuisses et je lui fous une fessée. Elle frétille comme une anguille, elle réussit à se dégager et à me remettre sur le dos et elle me ressaute dessus. Je regarde ma montre. Plus que trois minutes.
Elle se démène, un vrai plaisir. Elle est pleine d’entrain, cette petite gosse.
– Étrangle-moi… elle dit. Fais-moi mal.
À la longue, ça me fait juste l’effet qu’il faudrait pas… J’abandonne le champ de bataille et elle s’en aperçoit et fait une drôle de tête.
– Je ne te plais pas ? elle dit.
– Si tu la fermais, je réponds, on aurait peut-être pu arriver à quelque chose, mais tes boniments à l’huile de noix de coco, ça m’inspire pas.
– Oh !… elle répond… Francis… tue-moi… Je suis trop malheureuse… Tue-moi comme tu as tué le Chinois.
Je l’écarte de moi et je me lève.
– Ce qu’il faudrait, je dis, c’est un vrai dur, bien vache, qui te dérouille et qui te colle une bonne maladie. Ça, ça serait chouette.
Pendant ce temps-là, je me rhabille… en fille, toujours. Je suis déjà cinq minutes en retard et j’espère que Ritchie ne va pas s’inquiéter en trouvant Kane junior et personne dedans.
– Francis… elle murmure timidement.
Je vais à la fenêtre et je regarde le canal. Un bateau s’amène et s’arrête. C’est probablement Ritchie. Faut que je file.
– Reste là, je dis à Sally, et attends que je revienne. On s’expliquera pour de bon.
– Vous reviendrez ? elle demande.
Elle est mignonne, cette idiote. Je reviens vers le lit et je l’embrasse sur les deux joues, comme un frère. Elle a une moue de petite fille qui a fait une bêtise et qui ne veut pas pleurer, mais qui se punit elle-même en allant au coin.
– Mon chou, je dis, je suis vraiment pressé et on peut rien faire de bien comme ça. Attends-moi sagement, je serai là dans une heure.
– C’est vrai ? elle dit.
– Juré, je réponds.
Et je file.
Arrivé sur la terrasse, je galope jusqu’au petit appontement. C’est bien Ritchie. Il s’est arrêté près de Kane junior et il regarde les coussins, un peu étonné.
Je saute dedans, je détache la corde et je lui explique en cinq secs ce qui m’est arrivé, y compris le gars dans le box et la dérouillée qu’on s’est filée.
Ritchie aime pas du tout ça.
– Je comprends plus grand-chose, il m’avoue. Enfin, j’ai le macchabée, il est habillé et camouflé, et j’ai un demi-litre de sang en réserve pour arroser le bateau.
Oh ! toutes ces histoires me soulèvent le cœur.
– Ritchie, je dis, t’as choisi un drôle de métier.
Il proteste vigoureusement.
– Dis donc, qu’est-ce qui s’est fourré dans cette histoire sordide ? il me demande. C’est toi ou moi ?
Pendant qu’on discute, on file bord à bord vers la maison de son copain. C’est à un mille à peu près, le garage à bateaux est juste au bord de l’eau et on peut y entrer Kane junior presque en entier. Comme ça, personne ne verra grand-chose.
Je ficelle Kane à un anneau, je saute sur le ciment. Je regarde, il y a une porte vitrée au garage et la Buick de Ritchie est là derrière.
– Tu l’as… heu… tu l’as amené là-dedans ? je demande.
– Oui, dit Ritchie. Il y est. Va le prendre et amène-le ici.
J’y vais. Pas le moment de mollir. C’est un grand sac de toile raide comme les sacs à linge de l’armée.
Il est lourd, la rosse. Je réussis à le trimballer jusqu’au bateau.
– Enlève le sac, dit Ritchie.
– Je veux bien, je dis, mais j’aime mieux pas trop regarder.
– T’as de la veine, fait Ritchie. Il te ressemble un peu et il est jeune.
– De quoi il est mort ? je demande.
– Congestion cérébrale, me dit Ritchie. Mais avec le pruneau qu’on va lui mettre dans le crâne, personne ira rien y voir.
Je déglutis péniblement.
– Heu… je dis. Tu vas le faire, hein, Ritchie.
Je regarde Ritchie qui rigole. Il a retiré le sac. Je détourne la tête et puis je file juste à temps, je passe la porte et je suis malade contre le mur du garage.
Je reviens avec les jambes qui tremblent.
– C’est des vrais fumiers d’avoir fait ça au vieux Wu Chang, je dis.
Et ça me redonne du courage. Faut quand même qu’on poire cette bande de truies.
Je sors le calibre du coffre du bateau et je l’arme.
– Passe-moi ça, dit Ritchie.
– Ça va, je dis, c’est fini. Je suis d’attaque.
Il me montre la direction.
– Tire là… il fait. Dans ce sens-là. Attends !
Il prend un bout de bâche qui traîne dans le coffre et couvre la figure du gars. Il le tient assis sur le siège du bateau.
– Faut pas que ça nous saute dessus, il fait. Vas-y maintenant. Là-dedans.
Il me tend un vieux foulard, je comprends et j’entortille le revolver dedans pour étouffer le bruit. Je passe, comme il m’a dit, le canon entre les dents du mort. J’appuie.
– Ça fait un bruit sourd et ça me secoue le bras. Ritchie retire son bout de tissu. Je regarde pas.
– Brûle le foulard, il fait. Avec un peu d’essence.
Je m’occupe de ça dans un coin et j’entends le glouglou d’une bouteille qui se vide. Il doit fignoler le maquillage.
– Maintenant, il dit, prends ton carnet et écris que tu en as marre et que tu préfères finir comme ça.
J’obéis. Je fais tout machinalement. Le foulard finit par brûler avec une flamme fumeuse et une odeur de laine brûlée presque intolérable.
Quand j’ai fini d’écrire, je dis à Ritchie :
– Qu’est-ce que vont penser les parents ?
Ça le laisse froid.
– Ça fait rien, il dit, dans deux jours tout ça sera fini.
– T’es optimiste, je fais.
Il me secoue et me tend un flask.
– Écoute, Francis. Toi, t’es un dégonflé. Bois ça et remets-toi. Tu finis par me démoraliser moi-même. Enfin quoi, tu t’en fous de voir Gaya devenir ce qu’elle devient ? Et tous les autres pauvres drogués qui sont dans le même état qu’elle ? Tu me débectes. Je reconnais qu’on fait des conneries, mais qu’est-ce que tu veux, on peut pas toujours rester à se tourner les pouces pendant que les salopards font leurs saloperies impunément.
Moi je pense que l’autre zèbre est là dans le bateau et que, plus on reste, moins c’est sain.
– Allons-y, je dis. Regarde dehors et si y a rien, on sort Kane junior et on le pousse dans le courant.
Ce qui est fait. On remonte dans l’autre bateau, on tire Kane au milieu du canal, en laissant la bâche sur l’avant… ça vaut mieux. Et puis on lâche tout et on revient en vitesse. On amarre le bateau à sa place, on referme la porte du garage et on se tire. La Buick est là.
– Tu sais où on va ? je dis à Ritchie.
– Chez Louise ? il fait.
– Chez Louise, je réponds. Faut voir de quoi il retourne.