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Elles se rendent pas compte/Chapitre XVI

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Chapitre XV Elles se rendent pas compte
Chapitre XVI
written by Vernon Sullivan
Chapitre XVII


Chapitre XVI

Je vais à vingt milles à l’heure à peu près et ça fait déjà du bruit, sur la flotte. Pour retrouver l’entrée du canal, il faut que je parte dans le mauvais sens, l’entrée est en face de l’île Théodore-Roosevelt – et sur le canal, attention aux péniches, ces andouilles-là en collent tout du long, tirées par des chevaux, pour des promenades, à quoi ça ressemble, je me demande.

Je réfléchis à ma pénible situation. Me voilà avec la police fédérale aux fesses, c’est normal, d’ailleurs, puisqu’il s’agit d’une affaire de drogue, mais, bon Dieu, pourvu qu’ils n’aillent pas voir là-dedans un rapport avec le Chinetoque… décidément, je suis mal embarqué.

Voilà l’entrée. La barre à bâbord toute ! Kane junior file comme un vrai petit cheval marin et le moteur ronronne à croire qu’on lui a collé toute une assiette de crème Chantilly devant le nez.

J’ai la veste en toile huilée jaune de mon frangin et je suis tout plein mignon là-dedans.

Mais que c’est loin. J’ai l’impression de ne pas bouger. Les gars qui ont construit ce canal se sont donné un mal de chien pour le faire le plus long possible, on dirait.

Je dépasse divers machins. Me revoilà à la hauteur du Club Nautique. Je presse un peu pour pas qu’on me reconnaisse trop. Mais, avec ce damné bateau, j’ai pas beaucoup de chances de passer inaperçu.

…………………………………………

Ça fait bien une heure que je fonce, pensant à des tas de choses, à moitié ensommeillé. Je me repère plus ou moins d’après les embarcadères privés qui longent le canal des deux côtés, de place en place.

Depuis longtemps, j’ai dépassé Little Falls, et, voilà dix minutes, Calvin John Creek. Je me rapproche quand même.

Bon Dieu, que j’ai sommeil. Je regarde devant moi par habitude, mais, vraiment, je ne me rends compte de rien.

Il y a des petits bateaux quelquefois. Et de la végétation qui borde le canal. Là-bas, devant moi, à droite, un arbre dont les branches traînent presque dedans… Non… c’est une apparence, il est en retrait du chemin de halage. Je le regarde en passant. Et bang ! Je rentre dans une vedette minuscule.

Sacré bon Dieu ! Ou plutôt mille sabords, puisque je suis sur un bateau.

Évidemment, Kane junior n’a rien… il en a vu d’autres. Je ralentis. Personne n’a rien vu, par miracle le canal fait un coude à cet endroit-là… après tout, c’est peut-être pour ça que je suis rentré dans l’autre bateau.

Il a coulé à pic… je reviens sur le lieu de mon crime. Il y a quelque chose qui flotte, je sais ce que c’est, je croche et remonte le tout dans le bateau. En vitesse.

C’est une souris. Pour changer. Non, je ne me fous pas de vous… je veux bien être crucifié si toute cette histoire n’est pas la vérité pure et simple.

J’ai à peine fini de la camoufler sous un bout de toile et de ramasser les coussins de son bateau qui se sont mis à flotter, et voilà qu’une série de canots à moteur descend le canal.

Je l’échappe belle, encore une fois. C’est plein d’étudiants et ils me crient des choses flatteuses. Je leur fais signe de la main et j’accélère. Allons, Kane… un peu vite…

L’eau jaillit des deux côtés de l’étrave et le bruit du moteur se change en un beau grondement.

Je regarde ma montre. En dix minutes, je peux être au rendez-vous et ça m’en laissera vingt pour m’occuper de cette fille que je viens de flanquer dans la flotte.

J’ai déjà tellement d’emmerdements sur le dos que ça m’a laissé complètement froid… c’est à peine si je me sens réveillé.

D’une main, je découvre la figure de ma victime… comment voulez-vous que je l’appelle ?

Mais, on dirait qu’elle respire pas beaucoup.

Je me penche et, sans lâcher le volant, je la secoue un peu. Allez… réveille-toi, bourrique.

Un petit soupir. J’aime mieux ça…

Et des signes éventuels de mal de mer… allez… je l’empoigne et je lui colle la tête par-dessus le bord du bateau. Que l’eau du canal retourne au canal… c’est logique et rationnel. Le vent de la course disperse tout ça.

Bien. Ça va mieux. Maintenant, elle ouvre les yeux, elle me regarde et se met à chialer.

Ça, c’est plus gênant que tout.

– Mon… mon bateau… elle fait. Qu’est-ce qui est arrivé ?

Elle est obligée de crier à cause du moteur.

Risquons le coup.

– Je sais pas, je crie à mon tour, mais je sais que vous étiez en train d’en boire une vraie tasse.

– C’est vous qui m’avez sortie de là ? elle demande.

Elle a l’air étonné. Bon sang de bois ! Je me rappelle que je suis en fille… mon langage, sacré nom !

– J’ai eu du mal, vous savez, je dis. Je m’appelle Diana. Et vous ? Je crois que votre moteur a dû exploser.

Sûr qu’elle n’entend rien à la mécanique, y a pas une souris qui y comprenne quoi que ce soit, elles confondent l’admission avec l’échappement et prennent les bougies pour un éclairage de secours.

– Oh ! elle crie. Alors, j’ai plus de bateau ?

Sur mon signe négatif, elle chiale derechef. Elle est mignonne, cette fille.

– J’en ai un dont je ne fais rien, je lui hurle. Je vous en ferai cadeau.

– Pourquoi ? elle demande. Vous ne me connaissez pas.

– Ça fait rien, je réponds sur le même ton. Je vous trouve gentille.

Et là, je ne mens pas. Elle est blonde, avec des cheveux tout courts et des yeux bleus, elle a un petit nez en l’air et une bouche au pinceau… des dents parfaites et puis elle est trempée… ça la moule… je ne vous dis que ça. Un coup d’accélérateur.

– Oh ! elle glapit, vous êtes un amour. Faut que je vous embrasse. Je m’appelle Sally.

Elle m’embrasse. Un baiser très frais. Et tout mouillé.

– Ne prenez pas froid, je lui dis dans l’oreille. Enlevez votre sweat-shirt et mettez ma veste.

Pas la moindre hésitation, vu qu’on ne se gêne pas entre filles. Zut, alors. Elle a de petits seins… un délice. Et dire que je lui donne ma veste pour cacher ces joujoux mignons. Kane junior fait une embardée. On dirait que je me réveille. Et puis, c’est chou de se parler à l’oreille comme ça.

– Je vais vous emmener à Cock’s Inn, je dis. Vous vous sécherez et je vous ramènerai.

– Mais c’est vrai, elle répond. J’habite pas du tout par là. Où allez-vous, Diana ?

– J’ai rendez-vous à Cock’s Inn, je dis. Mais seulement dans une demi-heure et je suis en avance.

D’ailleurs, on y est effectivement. Je stoppe le moteur et je laisse courir le bateau. Les deux gerbes d’écume de l’avant retombent peu à peu, le bateau redevient horizontal. Je le dirige vers l’appontement privé de l’auberge. Ce silence tout à coup, ça vous assourdit. On a un grand vide dans la tête.

Je prends pied sur l’appontement et je ficelle Kane à un poteau. Il y a déjà deux ou trois petits hors-bord.

J’aide Sally à débarquer. Elle flageole sur ses jambes.

– Ce que vous êtes forte, elle dit.

– Vous êtes si petite, je fais.

On galope jusqu’à l’auberge et je demande une chambre avec plein de serviettes.

Vous remarquerez une chose. Si j’étais un homme, jamais on ne me la donnerait. Ou, au moins, il faudrait que j’arrose. Là, pas la moindre difficulté.

– Mon amie est tombée à l’eau. Elle va rester ici pour se reposer de ses émotions. Montez deux martinis bien secs.

– Parfait, me dit l’employé.

C’est une petite auberge en briques rouges et en bois, avec des rosiers, des tables sur la terrasse, au bord du canal, un étage. Des meubles campagnards qu’ils disent. Genre simple : papier à fleurs et merisier. De la moquette par terre, quand même dans les chambres. Faut de la simplicité, mais pas abuser. On a une chambre sur le canal. J’ai un quart d’heure devant moi.

– Déshabillez-vous vite, je dis. Je vais vous frictionner. Ou plutôt, non ! d’abord une douche.

Je l’entraîne vers la salle de bains et je la frotte un bon coup avec un gant de crin, sous la flotte. C’est ferme, c’est bien doré, c’est vraiment très, très mignon.

Vite, vite, je la ramène dans la chambre. Je l’entortille dans un peignoir et je la sèche en un rien de temps.

Oh ! au diable. On va bien voir… mince, on frappe. Ah ! les martinis. Je les prends, je referme.

On boit cul sec. Ça la fait tousser et rire.

On va bien voir si elles sont toutes comme ça… Je l’empoigne et je la colle sur le lit. Et là, je me mets à lui embrasser tout ce qu’elle a de mieux sur elle. Ça fait plusieurs endroits.

Eh ben ! je prends une de ces paires de baffes !…

J’en ai la tête qui sonne.

– Vous êtes folle ! elle me dit.

– Excusez-moi…

Je suis piteuse, piteuse. Oh… et puis zut. Pour une fois que j’en tiens une… une vraie.

– C’est idiot, je dis. Je m’appelle pas Diana. Je suis un garçon.

– Je ne vous crois pas, elle fait.

Ça, c’est le comble.

Je soulève mon pull-over et je lui montre mes faux seins.

– Regardez, je fais.

Et je tire dessus comme sur de la gomme à chiquer.

Elle regarde.

– Et alors ? elle dit. C’est pas parce que vous êtes un garçon… si c’est vrai… que vous avez le droit de m’embrasser.

– J’ai pas pu résister, je réponds.

Elle s’entortille dans le peignoir.

– Vous êtes un cochon, elle dit. Pourquoi vous vous habillez en femme ? et pourquoi avez-vous pris le bateau de Richard Deacon ? C’est pas lui qui aurait fait ça… Je me demande si je ne devrais pas vous faire arrêter.

Ça, alors, si vous avez jamais vu un homme soufflé, regardez-moi maintenant. Et comme d’habitude, je lâche le paquet.

– Vous connaissez mon fr…

Je me retiens. À temps ? heu…

– Vous êtes son frère ?

Elle comprend vite, cette petite.

– Pas exactement, je dis.

– Francis Deacon ? Vous êtes celui qu’ils recherchent ?…

– Non, je dis. Croyez pas ça.

Elle me scrute intensément.

– Mais si, elle dit. C’est vous. Je vous ai vu une fois au Club Nautique, de loin. Alors, c’est vrai ? Vous avez tué le Chinois ?

Elle laisse tomber son peignoir, du coup. Elle porte les deux mains à ses seins, elle me sourit et puis, elle me tend les bras…

– Francis… mon chéri… elle dit. Vite, vite…

Ah ! M…

Je ne me fais pas prier, naturellement… mais quand même !…

Je vous jure et je vous affirme qu’elles se rendent pas compte !