This is an archive copy of wikilivres.ca as of 18 February 2017 (from the WikiTeam dump). The original site is closed.

Citadelle/LXXXIX

Free texts and images.
Jump to navigation Jump to search
LXXXVIII Citadelle
LXXXIX
written by Antoine de Saint-Exupéry
XC


LXXXIX

Et cependant tu interroges :

« Où commence l’esclavage, où finit-il, où commence l’universel, où finit-il ? Et les droits de l’homme où commencent-ils ? Car je connais les droits du temple qui est sens des pierres et les droits de l’empire qui est sens des hommes et les droits du poème qui est sens des mots. Mais je ne reconnais point les droits des pierres contre le temple, ni les droits des mots contre le poème, ni les droits de l’homme contre l’empire. »

Il n’est point d’égoïsme vrai mais mutilation. Et celui-là qui s’en va tout seul disant : « Moi, moi, moi… », il est comme absent du royaume. Ainsi la pierre hors du temple ou le mot sec hors du poème ou tel fragment de chair qui ne fait point partie d’un corps.

« Mais, lui dit-on, je puis supprimer les empires et unir les hommes en un seul temple, et voilà qu’ils reçoivent leur sens d’un temple plus vaste…

— C’est que tu ne comprends rien, répondit mon père. Car ces pierres-là tu les vois d’abord qui composent un bras et y reçoivent leur sens. D’autres une gorge et d’autres une aile. Mais ensemble elles composent un ange de pierre. Et d’autres, ensemble, composent une ogive. Et d’autres ensemble une colonne. Et maintenant si tu prends ces anges de pierre, ces ogives et ces colonnes, tous ensemble composent un temple. Et maintenant si tu prends tous les temples, ils composent la ville sainte qui te gouverne dans ta marche dans le désert. Et prétends-tu qu’au lieu de soumettre les pierres au bras, à la gorge, et à l’aile d’une statue, puis à travers les statues au temple, puis à travers les temples à la ville sainte, il te soit plus profitable de soumettre d’emblée des pierres à cette ville sainte et en faisant un grand tas uniforme, comme si le rayonnement de la ville sainte, lequel est un, ne naissait point de cette diversité. Comme si le rayonnement de la colonne, lequel est un, ne naissait pas du chapiteau, du fût et du socle, lesquels sont divers. Car plus la vérité est haute, plus tu dois observer de haut pour la saisir. La vie est une, de même que la pente vers la mer, et cependant d’étage en étage se diversifie, déléguant son pouvoir d’Être en Être comme d’échelon en échelon. Car ce voilier est un, bien qu’assemblage divers. Car, de plus près, tu y découvres des voiles, des mâts, une proue, une coque, une étrave. De plus près encore, ayant chacun d’eux des cordes, des éclisses, des planches et des clous. Et chacun d’eux encore plus loin se décompose.

« Et mon empire n’a point de signification ni de vie véritable, ni les parades de soldats au garde-à-vous, comme de la ville simple si elle n’est que pierres bien alignées. Mais d’abord ton foyer. Puis les foyers une famille. Puis les familles une tribu. Puis les tribus une province. Puis les provinces mon empire. Et cet empire tu le vois fervent et animé de l’est à l’ouest et du nord au sud, ainsi qu’un voilier en mer qui se nourrit de vent et l’organise vers un but qui ne varie pas, bien que le vent varie et bien que le voilier soit assemblage.

« Et maintenant tu peux le continuer, ton travail d’élévation, et prendre les empires pour en faire un navire plus vaste qui absorbe en lui les navires et les emporte dans une direction qui sera une, nourrie de vents divers et qui varient, sans que varie le cap de l’étrave dans les étoiles. Unifier, c’est nouer mieux les diversités particulières, non les effacer pour un ordre vain. »

(Mais il n’est point d’étage en soi. Tu en as dénommé quelques-uns. Tu eusses pu en dénommer d’autres qui eussent emboîté les premiers. Pas sûr. )