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===CCII===
Mon cadeau sera par exemple de t’offrir, en te parlant d’elle, la Voie Lactée qui domine la ville. Car d’abord mes cadeaux sont simples. Je t’ai dit : « Voici distribuées les demeures des hommes sous les étoiles. » Cela est vrai. En effet, là où tu vis, si tu marches vers la gauche, tu trouves l’étable et ton âne. A droite la maison et l’épouse. Devant toi le jardin d’olives. En arrière la maison du voisin. Voici les directions de tes démarches dans l’humilité des jours tranquilles. S’il te plaît de connaître l’aventure d’autrui afin d’en augmenter la tienne — car alors elle prend un sens — tu vas frapper à la porte de ton ami. Et son enfant guéri est direction de guérison pour ton enfant. Et son râteau, qui lui fut volé durant la nuit, augmente la nuit de tous les voleurs aux pas de velours. Et ta veille devient vigilance. Et la mort de ton ami te fait mortel. Mais s’il te plaît de consommer l’amour, tu te retournes vers ta propre maison, et tu souris d’apporter en présent l’étoffe au filigrane d’or, ou l’aiguière neuve, ou le parfum, ou quoi que ce soit que l’on change en rire comme l’on alimente la gaieté d’un feu d’hiver en y versant le bois muet. Et si, l’aube venue, il te faut travailler, alors tu t’en vas, un peu lourd, réveiller dans l’étable l’âne endormi debout, et, l’ayant caressé à l’encolure, le pousses devant toi vers le chemin.
Si maintenant simplement tu respires, n’usant ni des uns ni des autres, ne tendant ni vers l’un ni vers l’autre, tu baignes cependant dans un paysage aimanté où il est des pentes, des appels, des sollicitations et des refus. Où les pas tireraient de toi des états divers. Tu possèdes dans l’invisible un pays de forêts et de déserts et de jardins et tu es, bien qu’absent de cœur dans l’instant présent, de tel cérémonial, et non d’un autre.
Si maintenant j’ajoute une direction à ton empire, car tu regardais devant, en arrière, à droite et à gauche, si je t’ouvre cette voûte de cathédrale qui te permet, dans le quartier de ta misère où peut-être tu meurs étouffé, la démarche d’esprit du marin de mer, si je déroule un temps plus lent que celui qui mûrit ton seigle, et te fais ainsi vieux de mille années, ou jeune d’une heure, ô mon seigle d’homme, sous les étoiles, alors une direction nouvelle s’ajoutera aux autres. Si tu te tournes vers l’amour, tu t’en iras d’abord laver ton cœur à ta fenêtre. Tu diras à ta femme, du fond de ce quartier de misère où tu meurs étouffé : « Nous voici seuls, toi et moi, sous les étoiles. » Et tant que tu respireras tu seras pur. Et tu seras signe de vie, comme la jeune plante poussée sur le plateau désert entre le granit et les étoiles, semblable à un réveil, et fragile et menacée, mais lourde d’un pouvoir qui se distribuera au long des siècles. Tu seras chaînon de la chaîne et plein de ton rôle. Ou si encore, chez ton voisin, tu t’accroupis auprès de son feu pour écouter le bruit que fait le monde (oh ! si humble, car sa voix te racontera la maison voisine, ou le retour de quelque soldat, ou le mariage de quelque fille) alors j’aurai bâti en toi une âme plus apte à recevoir ces confidences. Le mariage, la nuit, les étoiles, le retour du soldat, le silence seront pour toi musique nouvelle.


===CCIII===
===CCIII===

Revision as of 21:03, 13 December 2015

Citadelle
written by Antoine de Saint-Exupéry
Note des éditeurs
1959.



ToC

CCIII

Tu me dis laide cette main de pierre, laquelle est épaisse et grumeleuse. Je ne puis t’approuver. Je veux connaître la statue avant de connaître la main. S’agit d’une jeune fille en larmes ? Tu as raison. S’agit d’un forgeron noueux ? La main est belle. Ainsi de celui-là que je ne connais pas. Tu me viens prouver son ignominie : « Il a menti, il a répudié, il a pillé, il a trahi… »

Mais il est du gendarme de décider selon des actes, car ils sont distingués en noir et blanc dans son manuel. Et tu lui demandes d’assurer un ordre, non de juger. Ainsi de l’adjudant qui te pèse tes vertus selon ta science au demi-tour. Et certes je m’appuie aussi sur le gendarme car le culte du cérémonial domine le culte de la justice puisqu’il est de lui de fonder l’homme que la justice garantira. Si je ruine le cérémonial au nom de la justice, je ruine l’homme et ma justice n’a plus d’objet. Je suis juste d’abord pour les dieux dont tu es. Mais il se trouve que tu me pries, non de décider sur le châtiment ou sur la grâce de tel que je ne connais pas — car alors je me démettrai en mon gendarme du soin de feuilleter les pages du manuel — mais de mépriser ou d’estimer, ce qui est autre. Car il m’arrive de respecter qui je condamne, ou de condamner qui je respecte. N’ai-je point maintes fois gouverné mes soldats contre l’ennemi bien-aimé ?

Or de même que je connais des hommes heureux, mais ignore tout sur le bonheur, je ne sais rien sur ton pillage, ton meurtre, ta répudiation, ta trahison s’ils ne sont point tel acte de tel homme. Et l’homme n’est point charrié dans sa substance, plus que n’est charriée telle statue à qui l’ignore, par le faible vent des paroles.

Cet homme donc provoque ton hostilité ou ton indignation ou ton dégoût (de par des mobiles peut-être obscurs comme il en est de ceux qui te font fuir telle musique). Et si tu m’as brandi tel acte en exemple, c’est pour y loger ta réprobation et la transporter en autrui. Car mon poète, de même, s’il éprouve telle mélancolie d’une destinée frappée à mort bien que glorieuse encore, dira « soleil d’octobre ». Et certes il ne s’agira ni du soleil, ni d’un certain mois parmi d’autres. Et si je veux transporter en toi tel carnage nocturne par lequel, fondant sur lui dans le silence, sur un sable élastique, j’ai noyé l’ennemi dans son propre sommeil, je nouerai tel mot à tel autre, disant par exemple « sabres de neige » afin de prendre au piège une douceur informulable, et il ne s’agira ici ni de la neige, ni des sabres. Ainsi de l’homme me choisis-tu un acte qui ait valeur de l’image dans le poème.

Ta rancune, faut bien qu’elle devienne grief. Faut bien qu’elle prenne un visage. Nul ne supporte d’être habité par des fantômes. Ta femme, ce soir, que désire-t-elle ? Faire partager sa rancune à sa confidente. Répandre autour d’elle cette rancune. Car tu es ainsi fait que tu ne sais point vivre seul. Et il te faut coloniser par le poème. C’est pourquoi, d’une voix volubile, elle décomptera tes turpitudes. Et s’il se trouve que son amie hausse les épaules, car ses reproches, de toute évidence, ne valent rien, elle n’en sera point adoucie. C’est donc qu’il en est d’autres. Elle a simplement manqué son charroi. Elle a mal choisi les images. Son sentiment elle ne peut douter qu’il soit, puisqu’il est.

Ainsi du médecin quand tu as mal. Tu as proposé cette cause ou l’autre. Tu as ton idée là-dessus. Il te démontre que tu te trompes. Cela est possible. Que tu n’as point de mal en toi. Mais ici tu protestes. Tu as faussement illustré ton mal, mais tu ne saurais le mettre en doute. C’est ton médecin qui est un âne. Et tu iras de description en description jusqu’à la lumière. Et de négation en négation le médecin n’aura point le pouvoir d’annuler ton mal puisqu’il est. Ta femme te noircit dans ta vie passée, dans tes souhaits, dans tes croyances. Ne sert de rien de lutter contre les griefs. Accorde-lui le bracelet d’émeraude. Ou bien fouette-la.


Mais je te plains dans tes brouilles et dans tes réconciliations, car elles sont d’un autre étage que l’amour.

L’amour est avant tout audience dans le silence. Aimer c’est contempler. Vient l’heure où ma sentinelle épouse la ville. Vient l’heure où tu rejoins de ta bien-aimée ce qui n’est point d’un geste, ni d’un autre, d’un détail du visage, ni d’un autre, d’un mot qu’elle prononce, ni d’aucun autre mot, mais d’Elle.

Vient l’heure où son seul nom est suffisant comme prière car tu n’as rien à ajouter. Vient l’heure où tu n’exiges rien. Ni les lèvres, ni le sourire ni le bras tendre, ni le souffle de sa présence. Car il te suffit qu’Elle soit.

Vient l’heure où tu n’as plus à t’interroger, pour les comprendre, ni sur ce pas, ni sur ce mot, ni sur cette décision, ni sur ce refus, ni sur ce silence. Puisque Elle est.

Mais telle exige que tu te justifies. Elle t’ouvre un procès sur tes actes. Elle confond l’amour et la possession. A quoi bon répondre ? Que trouveras-tu dans son audience ? Tu demandais d’abord à être reçu dans le silence, non pour tel geste, non pour tel autre, non pour telle vertu, non pour telle autre, non pour ce mot ni l’autre mot, mais dans ta misère, tel que tu es.


CCIV

Me vint le repentir de n’avoir point usé avec mesure des dons offerts, lesquels ne sont jamais que signification et chemin, et, les ayant convoités pour eux-mêmes, de n’y avoir trouvé que le désert. Car ayant confondu mesure avec ladrerie de chair ou de cœur, je n’ai point souhaité de m’y exercer. Me plaît d’incendier la forêt pour me chauffer une heure car le feu m’en paraît plus royal. Et me semble de peu d’intérêt, si j’écoute siffler du haut de mon cheval les balles de guerre, d’économiser mes jours. Je vaux ce que je suis dans chaque instant et le fruit ne naît point qui a négligé quelque étape.

C’est pourquoi me paraît risible tel cracheur d’encre qui, au cours du siège de sa ville, refusa de se montrer sur les remparts, par mépris, disait-il, du courage physique. Comme s’il s’agissait là d’un état et non d’un passage. D’un but et non d’une condition simple de la permanence de la ville.

Car moi, de même, je méprise l’appétit vulgaire, et n’ai point vécu pour la digestion des quartiers de viande. Mais j’ai fait servir les quartiers de viande à l’éclat de mon coup de sabre, et j’ai soumis mon coup de sabre à la permanence de l’empire.

Et certes, bien que je me refuse au cours du combat à mesurer mes coups par avarice de muscle ou pleurni-chage de peur, il ne me plairait point que les historiographes de l’empire fissent de moi un moulin à coups, car je ne loge point dans mon sabre. Et si je me méfie des délicats qui avalent leur repas comme une médecine, les narines closes, il ne me plairait point que mes historiographes me fissent mangeur de viande, car je ne loge point dans mon ventre. Je suis un arbre bien installé sur ses racines et je ne méprise rien de la pâte qu’elles malaxent. J’en tire mes branches.


Mais il m’est apparu que je me trompais au sujet des femmes.

Vint la nuit de mon repentir où je connus que je ne savais point user d’elles. J’étais semblable à celui-là, le pillard, ignorant du cérémonial, qui te remue les pièces du jeu d’échecs avec une hâte aride et, de ne point trouver sa joie dans ce désordre, te les distribue aux quatre vents.

Cette nuit-là, Seigneur, je me suis levé de leur lit avec colère ayant compris que j’étais bétail dans l’étable. Je ne suis point, Seigneur, serviteur des femmes.

Autre chose est de réussir l’ascension de la montagne, ou, porté en litière, de rechercher de paysage en paysage la perfection. Car à peine as-tu mesuré les contours de la plaine bleue, que tu y trouves déjà l’ennui et pries tes guides de te porter ailleurs.

J’ai cherché dans la femme le cadeau qu’elle pouvait fournir. Telle, je l’ai désirée comme un son de cloche dont j’eusse goûté la nostalgie. Mais que vas-tu faire d’un même son de cloche, nuit et jour ? Tu remises vite la cloche au grenier et n’en connais plus le besoin. Telle autre, je l’ai désirée pour une inflexion subtile de la voix quand elle disait « Toi, mon Seigneur… » mais bien vite tu te lasses du mot et tu rêves d’une autre chanson.

Et te donnerais-je dix mille femmes que, l’une après l’autre, tu les viderais aussitôt de leur vertu particulière, et qu’il t’en faudrait bien plus encore pour te combler, car tu es divers selon les saisons, selon les jours, selon les vents.

Et cependant, d’avoir toujours estimé que nul ne parviendra jamais à la connaissance d’une seule âme d’homme, et qu’il est, au secret de chacun, un paysage intérieur aux plaines inviolées, aux ravins de silence, aux pesantes montagnes, aux jardins secrets, et que, sur tel ou tel, je puis sans te lasser parler durant toute une vie, je ne comprenais point la misère de la provision que l’une ou l’autre de mes femmes m’apportait, laquelle ne suffisait guère au repas d’un soir.

Ah ! Seigneur, je ne les ai point considérées comme terre arable, où je dois me rendre, toute l’année durant, dès avant l’aube, avec mes lourdes chaussures de boue et ma charrue, et mon cheval, et ma herse et mon sac de graines et ma prévision des vents et des pluies, et ma connaissance des mauvaises herbes et par-dessus tout ma fidélité, pour recevoir d’elles ce qui est pour moi — mais je les ai réduites au rôle de ces mannequins de bienvenue que poussent devant toi les notables de l’humble village par où passe ta ronde dans l’empire, et qui te récitent leur compliment, ou te font hommage, dans une corbeille, des fruits du pays. Et certes, tu reçois, car est pur de lignes le sourire, et chantant le geste qui offre les fruits, et naïf d’intention le discours, mais tu les as épuisées de leurs dons et vidées d’un seul coup de leur miel, quand tu as tapoté leurs joues fraîches et savouré des yeux le velouté de leur confusion. Certes celles-là mêmes sont, elles aussi, terres arables aux grands horizons, où tu te perdrais peut-être à jamais si tu savais par où l’on y pénètre.

Mais je cherchais à récolter le miel tout fait de ruche en ruche, et non à pénétrer cette étendue qui d’abord ne t’offrira rien et te réclamera des pas et des pas et des pas, car il importe que longtemps, dans le silence, tu accompagnes le maître des domaines, si tu veux t’en faire une patrie.

Moi qui ai connu le seul véritable géomètre mon ami, lequel pouvait m’instruire nuit et jour, et auquel j’apportais mes litiges afin de les connaître, non résolus, mais vus par lui, et déjà autres, car étant tel, lui-même et non un autre, il n’entendait pas comme moi cette note, il ne voyait pas comme toi ce soleil, il ne goûtait pas comme toi ce repas, mais, des matériaux qui lui étaient soumis, il faisait tel fruit de tel goût, et non un autre — lequel était, tout simplement, ni mesurable, ni mensurable, mais pouvoir en marche de telle qualité et non d’une autre, dans telle direction et non dans une autre — moi qui ai connu en lui l’espace et qui allais à lui comme l’on cherche le vent de mer, ou la solitude, qu’aurais-je reçu de lui si j’avais fait appel non à l’homme, mais aux provisions, aux fruits, non à l’arbre, et prétendu me satisfaire l’esprit et le cœur de quelques préceptes de géométrie ?

Seigneur, telle que je fais de ma maison, tu me la donnes à labourer et à accompagner et à découvrir.

« Seigneur, me disais-je, pour celui-là seul qui gratte sa terre, plante l’olivier et sème l’orge, sonne l’heure des métamorphoses dont il ne saurait se réjouir s’il achetait son pain chez le marchand. Sonne l’heure de la fête des moissons. Sonne l’heure de la fête de l’engrangement, et il pousse lentement de l’épaule la porte gémissante sur la réserve de soleil. Car détient le pouvoir d’embraser, l’heure venue, tes grands carrés de terre noire, la colline de semence que tu viens d’enfermer, et au-dessus de laquelle flotte encore la gloire d’une poussière de son qui ne s’est point tout à fait déposée.

« Ah ! Seigneur, me disais-je, je me suis trompé de chemin. Je me suis hâté parmi les femmes comme dans un voyage sans but.

« J’ai peiné auprès d’elles comme dans un désert sans horizon, à la recherche de l’oasis qui n’est point de l’amour, mais au-delà.

« J’ai cherché un trésor qui y fût caché, comme un objet à découvrir parmi d’autres objets. Je me suis penché sur leur souffle court comme un rameur. Et je n’allais nulle part. J’ai mesuré des yeux leur perfection, j’ai connu la grâce des jointures et l’anse du coude où l’on veut boire. J’ai souffert une angoisse qui avait une direction. J’ai éprouvé une soif qui avait un remède. Mais, m’étant trompé de chemin, j’ai regardé ta vérité en face, sans la comprendre.

« J’ai été semblable à ce fou qui surgit la nuit au cœur des ruines, armé de sa pelle, de sa pioche et de son ciseau. Et il te démantibule les murs. Et il te retourne les pierres, et il t’ausculte les dalles pesantes. Il s’agite saisi d’une ferveur noire, car il se trompe, Seigneur, il te cherche un trésor qui soit provision déjà faite, déposée par les siècles dans le secret de tel alvéole comme une perle dans sa coquille, jouvence pour le vieux, gage de richesse pour l’avare, gage d’amour pour l’amoureux, gage d’orgueil pour l’orgueilleux et pour le glorieux de gloire — et cependant cendre et vanité car il n’est point de fruit qui ne soit d’un arbre, point de joie que tu n’aies bâtie. Stérile est de rechercher parmi les pierres une pierre plus exaltante que l’autre pierre. De son agitation au ventre des ruines, il ne tirera ni la gloire ni la richesse ni l’amour.

« Comparable donc à ce fou qui va de nuit piochant l’aridité, je n’ai rien trouvé dans la volupté qui fût autre chose que plaisir d’avare et prodigieusement inutile. Je n’y ai trouvé que moi-même. Je n’ai que faire de moi, Seigneur, et l’écho de mon propre plaisir me fatigue.

« Je veux bâtir le cérémonial de l’amour afin que la fête me conduise ailleurs. Car rien de ce que je cherche, et dont j’ai soif, et dont ont soif les hommes, n’est de l’étage des matériaux dont ils disposent. Et celui-là s’égare à rechercher parmi les pierres ce qui n’est point de leur essence, alors qu’il pourrait en user pour en bâtir sa basilique, sa joie n’étant point à tirer d’une pierre parmi d’autres pierres mais d’un certain cérémonial des pierres, une fois la cathédrale bâtie. Ainsi, telle femme, je la fais disparate si je ne lis pas au travers.

« Seigneur, nue telle épouse, la regardant dormir, me sera doux qu’elle soit belle et délicate de jointures et tiède de seins, et pourquoi n’y prendrais-je point ma récompense ? »

Mais j’ai compris ta vérité. Importe que celle-là qui dort et que j’éveillerai bientôt, rien qu’en posant mon ombre, ne soit point le mur contre quoi je bute, mais la porte qui mène ailleurs — et, donc, que je ne la disperse en matériaux divers, à chercher l’impossible trésor, mais la tienne bien nouée et une dans le silence de mon amour.

Et comment serais-je déçu ? Certes est déçue celle-là qui reçoit un bijou. Il est une émeraude plus belle que ton opale. Il est un diamant plus beau que l’émeraude. Il est le diamant du roi plus beau que tous. Je n’ai que faire d’un objet chéri pour lui-même s’il n’a point sens de perfection. Car je vis non des choses, mais du sens des choses.

Cependant cette bague mal taillée, ou cette rose fanée cousue dans un carré de linge, ou cette aiguière, fût-elle d’étain, qui est du thé auprès d’elle avant l’amour, certes les voilà irremplaçables puisque objets d’un culte. C’est le dieu seul que j’exigeais parfait, et le grossier objet de bois, s’il est désormais de son culte, participe de sa perfection.

Ainsi de l’épouse endormie. De la considérer pour elle-même j’irai aussitôt me lassant et cherchant ailleurs. Car elle est moins belle que l’autre, ou de caractère aigre, et si même la voilà parfaite en apparence, reste qu’elle ne rend point tel son de cloche dont j’éprouve la nostalgie, reste qu’elle dit tout de travers le « Toi, mon Seigneur » dont la lèvre d’une autre ferait musique pour le cœur.

Mais dormez rassurée dans votre imperfection, épouse imparfaite. Je ne me heurte point contre un mur. Vous n’êtes point but et récompense et bijou vénéré pour soi-même, dont je me lasserais aussitôt, vous êtes chemin, véhicule et charroi. Et je ne me lasserai point de devenir.


CCV

Je fus ainsi éclairé sur la fête, laquelle est de l’instant où tu passes d’un état à l’autre, quand l’observation du cérémonial t’a préparé une naissance. Et je te l’ai dit du navire. D’avoir été longtemps maison à bâtir à l’étage des planches et des clous, il devint, une fois gréé, marié pour la mer. Et tu le maries. C’est l’instant de fête. Mais tu ne t’installes pas, pour en vivre, dans le lancement du navire.

Je te l’ai dit de ton enfant. De fête est sa naissance. Mais tu ne vas pas chaque jour, des années durant, te frottant les mains de ce qu’il soit né. Tu attendras, pour l’autre fête, tel changement d’état, comme il en sera du jour où le fruit de ton arbre se fera souche d’un arbre nouveau et plantera plus loin ta dynastie. Je te l’ai dit de la graine récoltée. Vient la fête de l’engrange-ment. Puis des semailles. Puis la fête du printemps qui te change tes semailles en herbe douce comme un bassin d’eau fraîche. Puis tu attends encore, et c’est la fête de la moisson, puis encore une fois de l’engrange-ment. Et ainsi de suite, de fête en fête, jusqu’à la mort, car il n’est point de provisions. Et je ne connais point de fête à laquelle tu n’accèdes venant de quelque part, et par laquelle tu n’ailles ailleurs. Tu as marché longtemps. La porte s’ouvre. C’est l’instant de fête. Mais tu ne vivras point de cette salle-ci plus que de l’autre. Cependant je veux que tu te réjouisses de franchir le seuil qui va quelque part, et réserve ta joie pour l’instant où tu briseras ta chrysalide. Car tu es foyer de faible pouvoir, et n’est point de chaque minute l’illumination de la sentinelle. Je la réserve, s’il se peut, pour les jours de clairons et de tambours et de victoire. Faut bien que se répare en toi quelque chose qui ressemble au désir, et exige souvent le sommeil.

Moi j’avance lentement, un pas lent sur la dalle d’or, un pas lent sur la dalle noire, dans les profondeurs de mon palais. Me paraît citerne, à midi, à cause de la fraîcheur captive. Et me berce mon propre pas : je suis rameur inépuisable vers où je vais. Car je ne suis plus de cette patrie.

S’écoulent lentement les murs du vestibule et, si je lève les yeux vers la voûte, je la vois balancer doucement comme l’arche d’un pont. Un pas lent sur un carreau d’or, un pas lent sur un carreau noir je fais lentement mon travail, comme l’équipe du puits en forage qui te remonte les gravats. Ils scandent l’appel de la corde à muscles doux. Je connais où je vais et je ne suis plus de cette patrie.

De vestibule en vestibule, je poursuis mon voyage. Et tels sont les murs. Et tels sont les ornements suspendus au mur. Et je contourne la grande table d’argent où sont les candélabres. Et je frôle de la main tel pilier de marbre. Il est froid. Toujours. Mais je pénètre dans les territoires habités. M’en viennent les bruits comme dans un rêve car je ne suis plus de cette patrie.

Douces cependant me sont les rumeurs domestiques. Te plaît toujours le chant confidentiel du cœur. Rien ne dort tout à fait. Et, de ton chien lui-même, s’il dort, il arrive qu’il aboie en rêve, à petits coups, et s’agite un peu par souvenir. Ainsi de mon palais bien que mon midi l’ait endormi. Et il est une porte qui bat, on ne sait où, dans le silence. Et tu songes au travail des servantes, des femmes. Car sans doute est-ce de leur domaine ? Elles t’ont plié le linge frais dans leurs corbeilles. Elles ont navigué deux par deux pour les transporter. Et, maintenant qu’elles l’ont rangé, elles referment les hautes armoires. Il est là-bas un geste révolu. Une obligation a été respectée. Quelque chose vient de s’accomplir. Sans doute est-ce maintenant le repos, mais que saurai-je ? Je ne suis plus de cette patrie.

De vestibule en vestibule, de carreau noir en carreau d’or, je contourne lentement le quartier des cuisines. Je reconnais le chant des porcelaines. Puis d’une aiguière d’argent que l’on m’a heurtée. Puis cette faible rumeur d’une porte profonde. Puis le silence. Puis un bruit de pas précipités. Quelque chose a été oublié qui exige soudain ta présence, comme il en est du lait qui bout, ou de l’enfant qui pousse un cri, ou plus simplement de l’extinction inattendue d’un ronronnement familier. Quelque pièce vient de se coincer dans la pompe, la broche, ou le moulin pour la farine. Tu cours remettre en marche l’humble prière…

Mais le bruit de pas s’est évanoui car le lait a été sauvé, l’enfant a été consolé, la pompe, la broche ou le moulin ont repris la récitation de leur litanie. On a paré à une menace. On a guéri une blessure. On a réparé un oubli. Lequel ? Je ne sais rien. Je ne suis plus de cette patrie.

Voici que je pénètre dans le royaume des odeurs. Mon palais ressemble à un cellier qui prépare lentement le miel de ses fruits, l’arôme de ses vins. Et je navigue comme à travers d’immobiles provinces. Ici de coings mûrs. Je ferme les yeux, se prolonge loin leur influence. Ici du santal des coffres de bois. Ici plus simplement de dalles fraîchement lavées. Chaque odeur s’est taillé un empire depuis des générations, et l’aveugle s’y pourrait reconnaître. Et sans doute mon père régnait-il dêjà sur ces colonies. Mais je vais, sans bien y songer. Je ne suis plus de cette patrie.

L’esclave, selon le rituel des rencontres, s’est effacé contre le mur à mon passage. Mais je lui ai dit dans ma bonté : « Montre-moi ta corbeille », afin qu’il se sentît important dans le monde. Et, de l’anse de ses bras luisants, il l’a descendue avec précaution de sur sa tête Et il m’a présenté, les yeux baissés, son hommage de dattes, de figues et de mandarines. J’ai bu l’odeur. Puis j’ai souri. Son sourire alors s’est élargi et il m’a regardé droit dans les yeux contre le rituel des rencontres. Et, de l’anse de ses bras, il a remonté sa corbeille, me tenant droit dans son regard : « Qu’est-il, me suis-je dit, de cette lampe allumée ? car vont comme des incendies les rébellions ou l’amour ! Quel est le feu secret qui brûle dans les profondeurs de mon palais, derrière ces murs ? » Et j’ai considéré l’esclave, comme s’il eût été abîme des mers. « Eh ! me suis-je dit, vaste est le mystère de l’homme ! » Et j’ai poursuivi mon chemin, sans résoudre l’énigme, car je n’étais plus de cette patrie.

J’ai traversé la salle du repos. J’ai traversé la salle du Conseil où mon pas s’est multiplié. Puis j’ai descendu à pas lents, de marche en marche, l’escalier qui conduit au dernier vestibule. Et, quand j’ai commencé de l’arpenter, j’ai entendu un grand bruit sourd et un cliquetis d’armes. J’ai souri dans mon indulgence : dormaient sans doute mes sentinelles, mon palais de midi étant comme une ruche en sommeil, toute ralentie, à peine remuée par la courte agitation des capricieuses qui ne trouvent pas le repos, des oublieuses qui courent à leur oubli, ou de l’éternel brouillon qui toujours te rajuste, te perfectionne et te démantibule quelque chose. Et ainsi, du troupeau de chèvres, il en est toujours une qui bêle, de la ville endormie il te monte toujours un appel incompréhensible, et, dans la nécropole la plus morte, il est encore le veilleur de nuit qui déambule. De mon pas lent, j’ai donc poursuivi mon chemin, la tête penchée pour ne point voir mes sentinelles en hâte se rajuster, car peu m’importe : je ne suis plus de cette patrie.

Donc s’étant durcis, ils me saluent, m’ouvrent le vantail à deux battants et je plisse les paupières dans la cruauté du soleil, et demeure un instant sur le seuil. Car là sont les campagnes. Les collines rondes qui chauffent au soleil mes vignes. Mes moissons taillées en carré. L’odeur de craie des terres. Et une autre musique qui est d’abeilles, de sauterelles et de grillons. Et je passe d’une civilisation à une autre civilisation. Car j’allais respirer midi sur mon empire.

Et je viens de naître.


CCVI

De ma visite au seul véritable géomètre mon ami.

Car m’émut de le voir si attentif au thé et à la braise, et à la bouilloire, et au chant de l’eau, puis au goût d’un premier essai… puis à l’attente, car le thé livre lentement son arôme. Et me plut que, durant cette courte méditation, il fût plus distrait par le thé que par un problème de géométrie :

« Toi qui sais, tu ne méprises point l’humble travail… »

Mais il ne me répondait pas. Cependant quand il eut, tout satisfait, empli nos verres :

« Moi qui sais… qu’entends-tu par là ? Pourquoi le joueur de guitare dédaignerait-il le cérémonial du thé pour la seule raison qu’il connaît quelque chose sur les relations entre les notes ? Je connais quelque chose sur les relations entre les lignes d’un triangle. Cependant me plaît le chant de l’eau et le cérémonial qui honorera le roi, mon ami… »

Il songea, puis :

« Que sais-je… je ne crois pas que mes triangles m’éclairent beaucoup sur le plaisir du thé. Mais il se peut que le plaisir du thé m’éclaire un peu sur les triangles…

— Que me dis-tu là, géomètre !

— Si j’éprouve, me vient le besoin de décrire. Celle-là que j’aime, je te parlerai sur ses cheveux, et sur ses cils, et sur ses lèvres, et sur son geste qui est musique pour le cœur. Parlerais-je sur les gestes, les lèvres, les cils, les cheveux, s’il n’était point tel visage de femme lu à travers ? Je te montre en quoi son sourire est doux. Mais d’abord était le sourire…

« Je n’irai point te remuer un tas de pierres pour y trouver le secret des méditations. Car la méditation ne signifie rien à l’étage des pierres. Il faut que soit un temple. Alors me voilà changé de cœur. Et je m’irai, réfléchissant sur la vertu des relations entre les pierres…

« Je n’irai point chercher dans les sels de la terre l’explication de l’oranger. Car l’oranger n’a point de signification à l’étage des sels de la terre. Mais, d’assister à l’ascension de l’oranger, j’expliquerai par lui l’ascension des sels de la terre.

« Que d’abord j’éprouve l’amour. Que je contemple l’unité. J’irai ensuite méditant les matériaux et les assemblages. Mais je n’irai point enquêter sur les matériaux si rien ne les domine, vers quoi je tende. J’ai d’abord contemplé le triangle. Puis j’ai cherché, en le triangle, les obligations qui régissent les lignes. Tu as d’abord aimé, toi aussi, une image de l’homme, de telle ferveur intérieure. Et tu en as déduit ton cérémonial afin qu’elle y fût contenue, comme la capture dans le piège, et ainsi perpétuée dans l’empire. Mais quel sculpteur s’intéressera pour eux-mêmes au nez, à l’œil et à la barbe ? Et quel rite du cérémonial imposeras-tu pour lui-même ? Et qu’irai-je déduire sur les lignes si elles ne sont point d’un triangle ?

« Je me soumets d’abord à la contemplation, je raconterai ensuite, si je puis. Je n’ai donc jamais refusé l’amour : le refus de l’amour n’est que prétention. Certes j’ai honoré telle ou telle qui ne savait rien sur les triangles. Mais elle en savait plus long que moi sur l’art du sourire. As-tu vu sourire ?

— Certes, géomètre…

— Celle-là, des fibres de son visage et de ses cils et de ses lèvres qui sont matériaux sans signification encore, te bâtissait sans effort un chef-d’œuvre inimitable et, d’être témoin d’un tel sourire, tu habitais la paix des choses et l’éternité de l’amour. Puis elle te défaisait son chef-d’œuvre dans le temps qu’il te faut pour ébaucher un geste et t’enfermer dans une autre patrie où le désir te venait d’inventer l’incendie dont tu l’eusses sauvée, toi le rédempteur, tant elle se montrait pathétique. Et, de ce que sa création ne laissait point ces traces dont on peut enrichir les musées, pourquoi l’eussé-je méprisée ? Je sais formuler quelque chose sur les cathédrales bâties, mais elle me bâtissait les cathédrales…

— Mais que t’enseignait-elle sur les relations entre les lignes ?

— Peu importent les objets reliés. Je dois d’abord apprendre à lire les liaisons. Je suis vieux. J’ai donc vu mourir qui j’aimais, ou guérir. Vient le soir où la bien-aimée, la tête penchée vers l’épaule, décline l’offre du bol de lait à la façon du nouveau-né déjà tranché d’avec le monde et qui refuse le sein, car le lait lui est devenu amer. Elle a comme un sourire d’excuse car elle te peine de ne plus se nourrir de toi. Elle n’a plus besoin de toi. Et tu vas contre la fenêtre cacher tes larmes. Et là sont les campagnes. Alors tu sens, comme un cordon ombilical, ton lien avec les choses. Les champs d’orge, les champs de blé, l’oranger fleuri qui prépare la nourriture de ta chair, et le soleil qui te fait tourner depuis l’origine des siècles le moulin des fontaines. Et te vient le bruit du charroi de l’aqueduc en construction qui désaltérera la ville, en place de l’autre, que le temps a usé, ou, plus simplement, de la carriole, ou du pas de l’âne qui porte le sac. Et tu sens circuler la sève universelle qui fait durer les choses. Et tu reviens à pas lents vers le lit. Tu éponges le visage qui luit de sueur. Elle est là encore, auprès de toi, mais toute distraite de mourir. Les campagnes ne chantent plus pour elle leur chant d’aqueduc en construction, ou de carriole, ou d’âne qui trottine. L’odeur des orangers n’est plus pour elle, ni ton amour.

« Alors tu te souviens de tels camarades qui s’aimaient.

« L’un venait chercher l’autre, au cœur de la nuit, par simple besoin de ses plaisanteries, de ses conseils, ou plus simplement encore de sa présence. Et l’un manquait à l’autre s’il voyageait. Mais un malentendu absurde les a brouillés. Et ils feignent de ne point se voir, s’ils se rencontrent. Le miracle est ici qu’ils ne regrettent rien. Le regret de l’amour, c’est l’amour. Ce qu’ils recevaient l’un de l’autre, cependant ils ne le recevront de nul au monde. Car chacun plaisante, conseille, ou simplement respire à sa propre façon et non d’une autre. Donc les voilà amputés, diminués, mais incapables d’en rien connaître. Et même tout fiers et comme enrichis du temps disponible. Et ils te vont flânant devant les étalages, chacun pour soi. Ils ne perdent plus leur temps avec l’ami ! Ils refuseront tout effort qui les rattacherait au grenier où ils puisaient leur nourriture. Car est morte la part d’eux-mêmes qui en vivait, et comment cette part réclamerait-elle, puisqu’elle n’est plus ?

« Mais toi, tu passes en jardinier. Et tu vois ce qui manque à l’arbre. Non du point de vue de l’arbre, car du point de vue de l’arbre rien ne lui manque : il est parfait. Mais de ton point de vue de dieu pour arbre qui greffe les branches là où il faut. Et tu rattaches le fil rompu et le cordon ombilical. Tu réconcilies. Et les voilà qui repartent dans leur ferveur.

« Moi aussi j’ai réconcilié et j’ai connu le matin frais où la bien-aimée te réclame le lait de chèvre et le pain tendre. Et te voilà penché sur elle, une main soutenant la nuque, l’autre haussant le bol jusqu’aux lèvres pâles, et toi regardant boire. Tu es chemin, véhicule et charroi. Il te semble, non que tu la nourrisses, ni même que tu la guérisses, mais que tu la recouses à ce dont elle était, ces campagnes, ces moissons, ces fontaines, ce soleil. Un peu pour elle désormais, le soleil fait tourner le moulin chantant des fontaines. Un peu pour elle on construit l’aqueduc. Un peu pour elle la carriole fait son grelot. Et, car elle te semble enfantine ce matin, et non désireuse de sagesse profonde, mais bien plutôt des nouvelles de la maison et des jouets, et des amis, tu lui dis donc : « Écoute… » Et elle reconnaît l’âne qui trottine. Alors elle rit et se tourne vers toi, son soleil, car elle a soif d’amour.

« Et moi qui suis vieux géomètre, j’ai ainsi été à l’école car il n’est de relations que celles auxquelles tu as songé. Tu dis : « Il en est de même… » Et une question meurt. J’ai rendu à tel la soif de l’ami : je l’ai réconcilié. J’ai rendu à telle la soif du lait et de l’amour. Et j’ai dit : « Il en est de même… » Je l’ai guérie. Et, d’énoncer telle relation entre la pierre qui tombe et les étoiles, qu’ai-je fait d’autre ? J’ai dit : « Il en est de même… » Et d’énoncer ainsi telle relation entre des lignes, j’ai dit : « En le triangle cela ou ceci c’est la même chose… » Et ainsi, de mort des questions en mort des questions, je m’achemine doucement vers Dieu en qui nulle question n’est plus posée. »

Et, quittant mon ami, je m’en fus de mes pas lents, moi qui me guéris de mes colères, à cause que, de la montagne que je gravis, se fait une paix véritable qui n’est point de conciliation, de renoncement, de mélange, ni de partage. Car je vois condition là où ils voient litige. Comme il en est de ma contrainte qui est condition de ma liberté, ou de mes règles contre l’amour qui sont condition de l’amour, ou de mon ennemi bien-aimé qui est condition de moi-même, car le navire n’aurait point de forme sans la mer.

D’ennemi concilié en ennemi concilié — mais d’ennemi nouveau en ennemi nouveau — je m’achemine moi aussi le long de la pente que je gravis, vers le calme en Dieu — sachant qu’il ne s’agit point, pour le navire, de se faire indulgent aux assauts de la mer, ni pour la mer de se faire douce au navire, car, des premiers, ils sombreront, et des seconds, ils s’abâtardiront en bateaux plats pour laveuses de linge — mais sachant qu’il importe de ne point fléchir, ni pactiser par faux amour, au cours d’une guerre sans merci qui est condition de la paix, abandonnant sur le chemin des morts qui sont condition de la vie, acceptant des renoncements qui sont condition de la fête, des paralysies de chrysalides qui sont condition des ailes, car il se trouve que tu me noues en plus haut que moi-même, Seigneur, selon ta volonté, et que je ne connaîtrai point la paix ni l’amour hors de Toi, car en Toi seul celui-là qui régnait au nord de mon empire, lequel j’aimais, et moi-même seront conciliés, parce qu’accomplis, car en toi seul tel que j’ai dû châtier malgré mon estime, et moi-même, serons conciliés parce qu’accomplis, car il se trouve qu’en Toi seul se confondent enfin dans leur unité sans litige l’amour, Seigneur, et les conditions de l’amour.


CCVII

Certes est injuste la hiérarchie qui te brime et t’empêche de devenir. Cependant tu iras, à lutter contre cette injustice, de destruction d’architecture en destruction d’architecture jusqu’à la mare étale où les glaciers se seront confondus.

Tu les souhaites semblables les uns aux autres, confondant ton égalité avec l’identité. Mais moi je les dirai égaux de pareillement servir l’empire et non de tant se ressembler.

Ainsi du jeu d’échecs : il est un vainqueur et un vaincu. Et il arrive que le vainqueur s’habille d’un sourire narquois pour humilier le vaincu. Car ainsi sont les hommes. Et tu viens, selon ta justice, interdire les victoires d’échecs. Tu dis : « Quel est le mérite du vainqueur ? Il était plus intelligent ou connaissait mieux l’art du jeu. Sa victoire n’est que l’expression d’un état. Pourquoi serait-il glorifié pour être plus rouge de visage ou plus souple, ou plus chevelu, ou moins chevelu… ? »

Mais j’ai vu le vaincu d’échecs jouer des années durant dans l’espoir de la fête de la victoire. Car tu es plus riche de ce qu’elle existe si même elle n’est point pour toi. Ainsi de la perle du fond des mers.

Car ne te trompe point sur l’envie : elle est signe d’une ligne de force. J’ai fondé telle décoration. Et les élus s’en vont se pavanant avec mon caillou sur la poitrine. Tu envies donc qui je décore. Et tu viens selon ta justice, laquelle n’est qu’esprit de compensation. Et tu décides : « Tous porteront des cailloux contre leur poitrine. » Et certes, désormais, qui s’affublera d’un pareil bijou ? Tu vivais non pour le caillou mais pour sa signification.

Et voilà, diras-tu. J’ai diminué les misères des hommes. Car je les ai guéris de la soif de cailloux auxquels la plupart ne pouvaient prétendre. Car tu juges selon l’envie, laquelle est douloureuse. L’objet de l’envie est donc un mal. Et tu ne laisses rien subsister qui soit hors d’atteinte. L’enfant tend la main et crie vers l’étoile. Ta justice, donc, te fait un devoir de l’éteindre.

Ainsi pour la possession des pierreries. Et tu les entreposes dans le musée. Tu dis : « Elles sont à tous. » Et certes ton peuple défilera le long des vitrines, les jours de pluie. Et ils bâilleront sur les collections d’émeraudes car il n’est plus de cérémonial qui les éclaire d’une signification. Et en quoi sont-elles plus rayonnantes que du verre taillé ?

Tu as purgé jusqu’au diamant de sa nature particulière. Car il pouvait être pour toi. Tu l’as châtré du rayonnement qui lui venait d’être souhaitable. Ainsi des femmes, si tu les interdis. Si belles qu’elles soient, elles seront mannequins de cire. Je n’ai jamais vu quiconque mourir, aussi admirable qu’en fût l’image, pour telle ou telle que le bas-relief d’un sarcophage a perpétuée jusqu’à lui. Elle verse la grâce du passé ou sa mélancolie, non la cruauté du désir.

Ainsi ne sera pas le même ton diamant non posséda-ble. Lequel brillait de cette qualité. Car alors il te glorifiait et t’honorait et t’augmentait de son éclat. Mais tu les as changés en décorations de vitrine. Ils seront honneur des vitrines. Mais ne souhaitant point d’être une vitrine, tu ne souhaites pas le diamant.

Et si maintenant tu en brûles un pour ennoblir de ce sacrifice le jour de la fête, et ainsi en multiplier le rayonnement sur ton esprit et sur ton cœur, tu ne brûleras rien. Ce n’est point toi qui sacrifieras le diamant. Il sera don de ta vitrine. Et elle s’en moque. Tu ne peux plus jouer avec le diamant qui ne t’est plus d’aucun usage. Et, murant tel dans la nuit du pilier du temple, afin de le donner aux dieux, tu ne donnes rien. Ton pilier n’est qu’un entrepôt à peine plus discret que la vitrine, laquelle est également discrète si le soleil invite ton peuple à fuir la ville. Ton diamant n’a pas valeur de don puisqu’il n’est pas objet que l’on donne. Il est objet que l’on entrepose. Ici ou là. Il n’est plus aimanté. Il a perdu ses divines lignes de force. Qu’as-tu gagné ?

Mais moi j’interdis que s’habillent en rouge ceux-là qui ne descendent point du prophète. Et en quoi ai-je lésé les autres ? Aucun ne s’habillait en rouge. Le rouge manquait de signification. Désormais tous rêvent de s’habiller en rouge. J’ai fondé le pouvoir du rouge et tu es plus riche de ce qu’il existe, bien qu’il ne soit point pour toi. Et l’envie qui te vient est signe d’une ligne de force nouvelle.

Mais l’empire te semble parfait si au cœur de la ville tel qui s’assiéra les jambes en croix y mourra de soif et de faim. Car rien ne le tirera de préférence ni vers la droite, ni vers la gauche, ni en avant, ni en arrière. Et il ne recevra point d’ordres, de même qu’il n’en donnera point. Et il ne sera en lui d’élan ni vers le diamant non possédable, ni vers le caillou contre la poitrine, ni vers le vêtement rouge. Et chez le marchand d’étoffes de couleur tu le verras qui bâillera des heures durant, attendant que je charge de mes significations la direction de ses désirs.

Mais, de ce que j’ai interdit le rouge, le voilà qui louche vers le violet… ou bien, car il est réfractaire et libre, et hostile aux honneurs, et dominant les conventions, et se moquant bien du sens des couleurs, lesquelles sont de mon arbitraire, tu le vois qui te fait vider tous les rayons du magasin, et tripatouille dans les réserves, afin de trouver la couleur la plus opposée à la couleur rouge, comme le vert cru, et qui te fait le dégoûté tant qu’il n’a pas trouvé la perfection des perfections. Après quoi tu le vois tout glorieux de son vert cru, et se pavanant dans la ville par mépris de ma hiérarchie des couleurs.

Mais il se trouve que je l’ai animé tout le long du jour. Autrement, habillé de rouge, il eût bâillé dans un musée, car il pleut.


« Moi, disait mon père, je fonde une fête. Mais ce n’est point une fête que je fonde, c’est telle relation. J’entends ricaner les réfractaires qui me fondent aussitôt la contre-fête. Et la relation est la même qu’ils affirment et perpétuent. Je les emprisonne donc un peu pour leur plaire, car ils tiennent au sérieux de leur cérémonial. Et moi aussi. »


CCVIII

Donc se leva le jour. Et j’étais là comme le marin, les bras croisés, et qui respire la mer. Telle mer à labourer et non une autre. J’étais là comme le sculpteur devant la glaise. Telle glaise à pétrir et non une autre. J’étais là, tel, sur la colline, et j’adressai à Dieu cette prière :

« Seigneur, se lève le jour sur mon empire. Il m’est ce matin délivré, prêt pour le jeu, comme une harpe Seigneur, naît à la lumière tel lot de villes, de palmeraies, de terres arables et de plantations d’orangers. Et voici, sur ma droite, le golfe de mer pour navires. Et voici, sur ma gauche, la montagne bleue, aux versants bénis de moutons à laine, qui plante les griffes de ses derniers rocs dans le désert. Et au-delà, le sable écarlate où fleurit seul le soleil.

« Mon empire est de tel visage et non d’un autre. Et certes, il est de mon pouvoir d’infléchir quelque peu la courbe de tel fleuve afin d’en irriguer le sable, mais non dans l’instant. Il est de mon pouvoir de fonder ici une ville neuve, mais non dans l’instant. Il est de mon pouvoir de délivrer, rien qu’en soufflant sa graine, une forêt de cèdres victorieuse, mais non dans l’instant. Car j’hérite dans l’instant d’un passé révolu, lequel est tel et non un autre. Telle harpe, prête à chanter.

« De quoi me plaindrais-je, Seigneur, moi qui pèse dans ma sagesse patriarcale cet empire où tout est en place, comme le sont des fruits de couleur dans la corbeille. Pourquoi éprouverais-je la colère, l’amertume, la haine ou la soif de vengeance ? Telle est ma trame pour mon travail. Tel est mon champ pour mon labour. Telle est ma harpe pour chanter.

« Quand va le maître du domaine par ses terres au lever du jour, tu le vois, s’il en trouve, qui ramasse la pierre et arrache la ronce. Il ne s’irrite ni contre la ronce ni contre la pierre. Il embellit sa terre et n’éprouve rien, sinon l’amour.

« Quand celle-là ouvre sa maison au lever du jour, tu la vois balayer la poussière. Elle ne s’irrite point contre la poussière. Elle embellit une maison et n’éprouve rien, sinon l’amour.

« Me plaindrais-je de ce que telle montagne couvre telle frontière et non l’autre ? Elle refuse, ici, avec le calme d’une paume, les tribus qui remontent du désert. Cela est bien. Je bâtirai plus loin, là où l’empire est nu, mes citadelles.

« Et pourquoi me plaindrais-je des hommes ? Je les reçois, dans cette aube-ci, tels qu’ils sont. Certes, il en est qui préparent leur crime, qui méditent leur trahison, qui fourbissent leur mensonge, mais il en est d’autres qui se harnachent pour le travail ou la pitié ou la justice. Et certes, moi aussi, pour embellir ma terre arable, je rejetterai la pierre ou la ronce, mais sans haïr ni la ronce ni la pierre, n’éprouvant rien, sinon l’amour.

« Car j’ai trouvé la paix, Seigneur, au cours de ma prière. Je viens de toi. Je me sens jardinier qui marche à pas lents vers ses arbres. »


Certes, j’ai moi aussi éprouvé, au cours de ma vie, la colère, l’amertume, la haine et la soif de vengeance. Au crépuscule des batailles perdues, comme des rébellions, chaque fois que je me suis découvert impuissant, et comme enfermé en moi-même, faute de pouvoir agir, selon ma volonté, sur mes troupes en vrac que ma parole n’atteignait plus, sur mes généraux séditieux qui s’inventaient des empereurs, sur les prophètes déments qui nouaient des grappes de fidèles en poings aveugles, j’ai connu alors la tentation de l’homme de colère.

Mais tu veux corriger le passé. Tu inventes trop tard la décision heureuse. Tu recommences le pas qui t’eût sauvé, mais participe, puisque l’heure en est révolue, de la pourriture du rêve. Et certes, il est un général qui t’a conseillé, selon ses calculs, d’attaquer à l’ouest. Tu réinventes l’histoire. Tu escamotes le donneur de conseils. Tu attaques au nord. Autant chercher à t’ouvrir une route en soufflant contre le granit d’une montagne. « Ah ! te dis-tu dans la corruption de ton songe, si tel n’avait point agi, si tel n’avait point parlé, si tel n’avait point dormi, si tel n’avait point cru ou refusé de croire, si tel avait été présent, si tel s’était trouvé ailleurs, alors je serais vainqueur ! »

Mais ils te narguent d’être impossibles à effacer, comme la tache de sang du remords. Et te vient le désir de les broyer dans les supplices, pour t’en défaire. Mais empilerais-tu sur eux toutes les meules de l’empire que tu n’empêcherais point qu’ils aient été.

Faible es-tu, de même que lâche, si tu cours ainsi dans la vie à la poursuite de responsables, réinventant un passé révolu dans la pourriture de ton rêve. Et il se trouve que tu livreras, d’épuration en épuration, ton peuple entier au fossoyeur.

Tels ont peut-être été véhicules de la défaite, mais pourquoi tels autres, qui eussent été véhicules de la victoire, n’ont-ils point dominé les premiers ? A cause que le peuple ne les soutenait point ? Alors pourquoi ton peuple a-t-il préféré les mauvais bergers ? Parce qu’ils mentaient ? Mais les mensonges sont toujours exprimés, car tout, toujours est dit, et la vérité et le mensonge. Parce qu’ils payaient ? Mais l’argent est toujours offert, car il est toujours des corrupteurs.

Ceux de tel empire, s’ils sont bien fondés, mon corrupteur y fait sourire. La maladie que je leur offre n’est point pour eux. Si ceux de tel autre sont usés de cœur, la maladie que je leur offre fera son entrée par tel et tel qui succomberont les premiers. Et, progressant de l’un en l’autre, elle pourrira tous ceux de l’empire, car ma maladie était pour eux. Les premiers touchés sont-ils responsables de la pourriture de l’empire ? Tu ne prétends point, dans l’empire le plus sain, que n’existent point les porteurs de chancre ! Ils sont là, mais comme en réserve pour les heures de décadence. Alors seulement se répandra la maladie, laquelle n’avait pas besoin d’eux. Elle en eût trouvé d’autres. Si la maladie pourrit la vigne de racine en racine, je n’accuse point la première racine. L’eussé-je brûlée l’année d’auparavant qu’une autre racine eût servi de porte à la pourriture.

Si l’empire se corrompt, tous ont collaboré à la corruption. Si le plus grand nombre tolère, en quoi n’est-il point responsable ? Je te dis meurtrier si l’enfant se noie dans ta mare, et que tu négliges de le secourir.

Stérile je serai donc si je tente, dans la pourriture du rêve, de sculpter après coup un passé révolu, décapitant les corrupteurs comme les complices de corruption, les lâches comme les complices de lâcheté, les traîtres comme les complices de trahison, car, de conséquence en conséquence, j’anéantirai jusqu’aux meilleurs puisqu’ils auront été inefficaces, et qu’il me restera à leur reprocher leur paresse, ou leur indulgence, ou leur sottise. En fin de compte j’aurai prétendu anéantir de l’homme ce qui est susceptible d’être malade et d’offrir une terre fertile à telle semence, et tous peuvent être malades. Et tous sont terre fertile pour toutes semences. Et il me faudra les supprimer tous. Alors sera parfait le monde, puisque purgé du mal. Mais moi je dis que la perfection est vertu des morts. L’ascension use pour engrais des mauvais sculpteurs comme du mauvais goût. Je ne sers point la vérité en exécutant qui se trompe car la vérité se construit d’erreur en erreur. Je ne sers point la création en exécutant quiconque manque la sienne, car la création se construit d’échec en échec. Je n’impose point telle vérité en exécutant qui en sert une autre, car ma vérité est arbre qui vient. Et je ne connais rien que terre arable, laquelle n’a point encore alimenté mon arbre. Je viens, je suis présent. Je reçois le passé de mon empire en héritage. Je suis le jardinier en marche vers sa terre. Je n’irai point lui reprocher de nourrir des cactus et des ronces. Je me moque bien des cactus et des ronces, si je suis semence du cèdre.

Je méprise la haine, non par indulgence, mais parce que, venant de Toi, Seigneur, où tout est présent, l’empire m’est présent dans chaque instant. Et dans chaque instant, je commence.

Je me souviens de l’enseignement de mon père :

« Ridicule est la graine qui se plaint de ce que la terre à travers elle se fasse salade plutôt que cèdre. Elle n’est donc que graine de salade. »

Il disait de même : « Le bigle a souri à la jeune fille. Elle s’est retournée vers ceux qui plantent droit leur regard. Et le bigle va racontant que ceux dont le regard est droit corrompent les jeunes filles. »


Bien vaniteux les justes qui s’imaginent ne rien devoir aux tâtonnements, aux injustices, aux erreurs, aux hontes qui les transcendent. Ridicule le fruit qui méprise l’arbre !


CCIX

De même que celui-là qui croit trouver sa joie dans la richesse du tas d’objets, impuissant qu’il est à l’en extirper car elle n’y réside point, multiplie ses richesses et empile les objets en pyramides et s’en va s’agiter parmi eux dans leurs caves, pareil à ces sauvages qui te démontent les matériaux du tambour, afin de capturer le bruit.

De même ceux-là, qui d’avoir connu que les relations de mots contraignantes te soumettent à mon poème, que les structures contraignantes te soumettent à la sculpture de mon sculpteur, que les relations contraignantes entre les notes de la guitare te soumettent à l’émotion du guitariste, croyant que le pouvoir réside dans les mots du poème, les matériaux de la sculpture, les notes de la guitare, te les agitent dans un désordre inextricable et, de n’y point retrouver ce pouvoir, puisqu’il n’y réside point, exagèrent, pour se faire entendre, leur tintamarre, charriant au plus en toi l’émotion que tu tireras d’une pile de vaisselle qui se brise, laquelle d’abord est de qualité discutable, laquelle ensuite est de discutable pouvoir, et serait autrement efficace, te régissant, te gouvernant, te provoquant autrement mieux, si tu la tirais de la pesanteur de mon gendarme, quand il t’écrase l’orteil.

Et si je désire te gouverner en te disant « soleil d’octobre » ou « sabres de neige », faut bien que je construise un piège qui emprisonne une capture, laquelle n’est point de son essence. Mais si je désire t’émouvoir par les objets mêmes du piège, faute d’oser te dire mélancolie, crépuscule, bien-aimée, mots de poème achetés tout faits dans le bazar, lesquels te font vomir, je n’en jouerai pas moins sur la faible action de mimétisme, laquelle te fait moins jubilant si je te dis « cadavre » que « corbeille de rosés » bien que ni l’un ni l’autre ne te régissent en profondeur, et je sortirai de l’habituel pour te décrire des supplices dans leur dernier raffinement. Et faute d’ailleurs d’en tirer l’émotion qui n’y réside point, car est faible le pouvoir des mots qui te versent à peine une salive acide lorsque je fais jouer la mécanique du souvenir, tu commences de t’agiter frénétiquement, et de multiplier les tortures et les détails sur la torture et les odeurs de la torture, pour finalement peser moins sur moi que le bon pied de mon gendarme.

De chercher ainsi à te surprendre, par le léger pouvoir de choc de l’inhabituel, et certes je te surprendrai si j’entre à reculons dans la salle d’audience où je te reçois, ou si, plus généralement, je fais appel à quoi que ce soit d’incohérent et d’inattendu, de m’agiter ainsi je ne suis que pillard et je tire mon bruit de la destruction, car certes, à la seconde audience, tu ne t’étonneras plus de mon entrée à reculons et, une fois habitué, non seulement à tel geste absurde, mais à l’imprévu dans l’absurde, tu ne t’étonneras plus de rien. Et bientôt tu t’accroupiras, morne et sans langage, dans l’indifférence d’un monde usé. Mais la seule poésie qui te pourra tirer encore un mouvement de plainte sera celle de l’énorme chaussure cloutée de mon gendarme.

Car il n’est point de réfractaire. Il n’est point d’individu seul. Il n’est point d’homme qui se retranche véritablement. Plus naïfs sont ceux-là que les fabricants de mirlitonneries qui te mélangent sous prétexte de poésie l’amour, le clair de lune, l’automne, les soupirs et la brise.

« Je suis ombre, dit ton ombre, et je méprise la lumière. » Mais elle en vit.


CCX

Je t’accepte tel que tu es. Se peut que la maladie te tourmente d’empocher les bibelots d’or qui tombent sous tes yeux, et que par ailleurs tu sois poète. Je te recevrai donc par amour de la poésie. Et, par amour de mes bibelots d’or, je les enfermerai.

Se peut qu’à la façon d’une femme tu considères les secrets qui te sont confiés comme diamants pour ta parure. Elle va à la fête. Et l’objet rare qu’elle exhibe la fait glorieuse et importante. Il se peut que, par ailleurs, tu sois danseur. Je te recevrai donc par respect pour la danse, mais, par respect pour les secrets, je les tairai.

Mais il se peut que tout simplement tu sois mon ami. Je te recevrai donc par amour pour toi, tel que tu es. Si tu boites je ne te demanderai point de danser. Si tu hais tel ou tel je ne te les infligerai point comme convives. Si tu as besoin de nourriture, je te servirai.

Je n’irai point te diviser pour te connaître. Tu n’es ni cet acte-ci, ni tel autre, ni leur somme. Ni cette parole-ci, ni telle autre, ni leur somme. Je ne te jugerai ni selon ces paroles ni selon ces actes. Mais je jugerai ces actes comme ces paroles selon toi.

J’exigerai ton audience en retour. Je n’ai que faire de l’ami qui ne me connaît pas et réclame des explications. Je n’ai point le pouvoir de me transporter dans le faible vent des paroles. Je suis montagne. La montagne se peut contempler. Mais la brouette ne te l’offrira point.

Comment t’expliquerai-je ce qui n’est point d’abord entendu par l’amour ? Et souvent comment parlerai-je ? Il est des paroles indécentes. Je te l’ai dit de mes soldats dans le désert. Je les considère en silence, aux veilles de combat. L’empire repose sur eux. Ils mourront pour l’empire. Et leur mort leur sera payée dans cet échange. Je connais donc leur ferveur véritable. Que m’enseignerait le vent des paroles ? Qu’ils se plaignent des ronces, qu’ils haïssent le caporal, que la nourriture est avare, que leur sacrifice est amer ?… Ainsi doivent-ils parler ! Je me méfie du soldat trop lyrique. S’il souhaite de mourir pour son caporal, probable est qu’il ne mourra point, trop occupé à te débiter son poème. Je me méfie de la chenille qui se croit amoureuse des ailes. Celle-là n’ira point mourir à soi-même dans la chrysalide. Mais sourd au vent de ses paroles, à travers mon soldat je vois qui il est, non qui il dit. Et celui-là, dans le combat, couvrira son caporal de sa poitrine. Mon ami est un point de vue. I ai besoin d’entendre parler d’où il parle car en cela il est empire particulier et provision inépuisable. Il peut se taire et me combler encore. Je considère alors selon lui et je vois autrement le monde. De même j’exige de mon ami qu’il sache d’abord d’où je parle. Alors seulement il m’entendra. Car les mots toujours se tirent la langue.


CCXI

Me revint voir ce prophète aux yeux durs, qui, nuit et jour, couvait une fureur sacrée, et qui, par surcroît, était bigle.

« Il convient, me dit-il, de sauver les justes.

— Certes, lui répondis-je, il n’est point de raison évidente qui motive leur châtiment.

— De les distinguer d’avec les pécheurs.

— Certes, lui répondis-je. Le plus parfait doit être érigé en exemple. Tu choisis pour le piédestal la meilleure statue du meilleur sculpteur. Tu lis aux enfants les meilleurs poèmes. Tu souhaites pour reines les plus belles. Car la perfection est une direction qu’il convient de montrer, bien qu’il soit hors de ton pouvoir de l’atteindre. »

Mais le prophète s’enflammant.

« Et une fois triée la tribu des justes, il importe de la sauver seule et ainsi, une fois pour toutes, d’anéantir la corruption.

— Eh ! lui dis-je, là tu vas trop fort. Car tu me prétends diviser la fleur d’avec l’arbre. Ennoblir la moisson en supprimant l’engrais. Sauver les grands sculpteurs en décapitant les mauvais sculpteurs. Et moi je ne connais que des hommes plus ou moins imparfaits et, de la tourbe vers la fleur, l’ascension de l’arbre. Et je dis que la perfection de l’empire repose sur les impudiques.

— Tu honores l’impudicité !

— J’honore tout autant ta sottise, car il est bon que la vertu soit offerte comme un état de perfection parfaitement souhaitable et réalisable. Et que soit conçu l’homme vertueux, bien qu’il ne puisse exister, d’abord parce que l’homme est infirme, ensuite parce que la perfection absolue, où qu’elle réside, entraîne la mort. Mais il est bon que la direction prenne figure de but. Autrement tu te lasserais de marcher vers un objet inaccessible. J’ai durement peiné dans le désert. Il apparaît d’abord comme impossible à vaincre. Mais je fais de cette dune lointaine l’escale bienheureuse. Et je l’atteins, et elle se vide de son pouvoir. Je fais alors d’une dentelure de l’horizon l’escale bienheureuse. Et je l’atteins, et elle se vide de son pouvoir. Je me choisis alors un autre point de mire. Et, de point de mire en point de mire, j’émerge des sables.

« L’impudeur, ou bien elle est un signe de simplicité et d’innocence, comme il en est de celle des gazelles, et, si tu daignes l’informer, tu la changeras en candeur vertueuse, ou bien elle tire ses joies de l’agression à la pudeur. Et elle repose sur la pudeur. Et elle en vit et elle la fonde. Et quand passent les soldats ivres, tu vois les mères courir leurs filles et leur interdire de se montrer. Alors que les soldats de ton empire d’utopie, ayant pour coutume de baisser chastement les yeux, il en serait comme s’ils étaient absents et tu ne verrais point d’inconvénient à ce que les filles de chez toi se baignassent nues. Mais la pudeur de mon empire est autre chose qu’absence d’impudeur (car les plus pudiques, alors, sont les morts). Elle est ferveur secrète, réserve, respect de soi-même et courage. Elle est protection du miel accompli, en vue d’un amour. Et s’il passe quelque part un soldat ivre, il se trouve qu’il fonde chez moi la qualité de la pudeur.

— Tu souhaites donc que tes soldats ivres crient leurs ordures…

— Il se trouve que, bien au contraire, je les châtie afin de fonder leur propre pudeur. Mais il se trouve également que, mieux que je l’ai fondée, plus l’agression se fait attrayante. Te procure plus de joie de gravir le pic élevé que la colline ronde. De vaincre un adversaire qui te résiste, que tel benêt qui ne se défend point. Là seulement où les femmes sont voilées te brûle le désir de lire leur visage. Et je juge de la tension des lignes de force de l’empire à la dureté du châtiment qui y équilibre l’appétit. Si je barre un fleuve dans la montagne, me plaît de jauger l’épaisseur du mur. Il est signe de ma puissance. Car, certes, contre la maigre mare me suffit d’un rempart de carton. Et pourquoi souhaiterais-je des soldats châtrés ? Je les veux pesant contre la muraille, car alors seulement ils seront grands dans le crime ou la création qui transcende le crime.

— Tu les souhaites donc gonflés de leurs désirs de stupre…

— Non. Tu n’as rien compris », lui dis-je.


CCXII

Mes gendarmes, dans leur opulente stupidité, me vinrent circonvenir :

« Nous avons découvert la cause de la décadence de l’empire. S’agit de telle secte qu’il faut extirper.

— Eh ! dis-je. A quoi reconnais-tu qu’ils sont liés les uns aux autres ? »

Et ils me racontèrent les coïncidences dans leurs actes, leur parenté selon tel ou tel signe, et le lieu de leurs réunions.

« Et à quoi reconnaissez-vous qu’ils sont une menace pour l’empire ? »

Et ils me décrivirent leurs crimes et la concussion de certains d’entre eux, et les viols commis par certains autres, et la lâcheté de plusieurs, ou leur laideur.

« Eh ! dis-je, je connais une secte plus dangereuse encore, car nul jamais ne s’est avisé de la combattre !

— Quelle secte ? » se hâtèrent de dire mes gendarmes.

Car le gendarme, étant né pour cogner, s’étiole s’il manque d’aliments.

« Celle des hommes, leur répondis-je, qui portent un grain de beauté sur la tempe gauche. »

Mes gendarmes, n’ayant rien compris, m’approuvèrent par un grognement. Car le gendarme peut cogner sans comprendre. Il cogne avec ses poings, lesquels sont vides de cervelle.

Cependant l’un d’entre eux qui était ancien charpentier toussa deux ou trois fois :

« Ils ne montrent point leur parenté. Ils n’ont point de lieu de réunion.

— Certes, lui répondis-je. Là est le danger. Car ils passent inaperçus. Mais à peine aurai-je publié le décret qui les désignera à la fureur publique, tu les verras se chercher l’un l’autre, s’unir l’un à l’autre, vivre en commun et, se dressant contre la justice du peuple, prendre conscience de leur caste.

— Cela n’est que trop vrai », approuvèrent mes gendarmes.

Mais l’ancien charpentier toussa encore

« J’en connais un. Il est doux. Il est généreux. Il est

honnête. Et il a gagné trois blessures à la défense de

l’empire…

— Certes, lui répondis-je. De ce que les femmes sont écervelées, en déduis-tu qu’il n’en soit aucune qui fasse preuve de raison ? De ce que les généraux sont sonores, en déduis-tu qu’il n’en existe point un, par-ci par-là, qui soit timide ? Ne t’arrête pas sur les exceptions. Une fois triés les porteurs du signe, fouille leur passé. Ils ont été source de crimes, de rapts, de viols, de concussions, de trahisons, de gloutonnerie et d’impudeur. Prétends-tu qu’ils sont purs de tels vices ?

— Certes non, s’écrièrent les gendarmes, l’appétit s’étant éveillé dans leurs poings.

— Or, quand un arbre forme des fruits pourris, reproches-tu la pourriture aux fruits ou à l’arbre ?

— A l’arbre, s’écrièrent les gendarmes.

— Et quelques fruits sains le font-ils absoudre ?

— Non ! non ! s’écrièrent les gendarmes qui, bien heureusement, aimaient leur métier, lequel n’est point d’absoudre.

— Donc serait équitable de me purger l’empire de ces porteurs d’un grain de beauté sur la tempe gauche. »

Mais l’ancien charpentier toussa encore :

« Formule ton objection », lui dis-je, cependant que ses compagnons guidés par leur flair jetaient des coups d’œil lourds d’allusions dans la direction de sa tempe.

L’un d’eux s’enhardit, toisant le suspect :

« Celui qu’il dit avoir connu… ne serait-ce point son frère… ou son père… ou quelqu’un des siens ? »

Et tous grognèrent leur assentiment.

Alors flamba ma colère :

« Plus dangereuse encore est la secte de ceux qui portent un grain de beauté sur la tempe droite ! Car nous n’y avons même pas songé ! Donc elle se dissimule mieux encore. Plus dangereuse encore que celle-là est la secte de ceux qui ne portent point de grain de beauté, car ceux-là vont dans le camouflage, invisibles comme des conjurés. Et en fin de compte, de secte en secte, je condamne la secte des hommes tout entière, car elle est, de toute évidence, source de crimes, de rapts, de viols, de concussions, de gloutonnerie et d’impudeur. Et comme il se trouve que les gendarmes, outre qu’ils sont gendarmes, sont hommes, je commencerai à travers eux, usant d’une telle commodité, l’épuration nécessaire. C’est pourquoi je donne l’ordre au gendarme qui est en vous de jeter l’homme qui est en vous sur le fumier des cachots de mes citadelles ! »

Et s’en furent mes gendarmes, reniflant de perplexité et réfléchissant sans grand résultat, car il se trouve qu’ils réfléchissent avec les poings.

Mais je retins le charpentier, lequel baissait les yeux et faisait le modeste.

« Toi, je te destitue ! lui dis-je. La vérité pour charpentier, laquelle est subtile et contradictoire à cause que le bois lui résiste, n’est point vérité pour gendarme. Si le manuel classe en noir les porteurs de grain sur la tempe, me plaît que mes gendarmes, rien qu’à entendre parler d’eux, sentent croître leurs poings. Me plaît de même que l’adjudant te pèse selon ta science au demi-tour. Car l’adjudant, s’il a droit de juger, il t’excusera dans ta maladresse à cause que tu es grand poète. De même pardonnera-t-il à ton voisin, car il est pieux. Et au voisin de ton voisin, car celui-là est modèle de chasteté. Ainsi régnera la justice. Mais que survienne en guerre la feinte subtile d’un demi-tour et voilà mes soldats empêtrés du coup les uns dans les autres, dans l’éclat d’un grand tintamarre, qui appellent sur eux le carnage. Seront bien consolés par l’estime de leur adjudant ! Je te renvoie donc à tes charpentes, de peur que ton amour de la justice, là où elle n’a que faire, répande un jour le sang inutile. »


CCXIII

Mais vint celui qui m’interrogea sur la justice.

« Ah ! lui dis-je, si je connais des actes équitables je ne connais rien sur l’équité. Il est équitable que tu sois nourri selon ton travail. Il est équitable que tu sois soigné si tu es malade. Il est équitable que tu sois libre si tu es pur. Mais l’évidence ne va pas loin… Est équitable ce qui est conforme au cérémonial.

« J’exige du médecin qu’il franchisse le désert, fût-ce sur les poings et sur les genoux, pour panser une blessure d’homme. Quand bien même cet homme serait un mécréant. Car je fonde ainsi le respect de l’homme. Mais s’il se trouve que l’empire est en guerre contre l’empire du mécréant, j’exige des soldats qu’ils franchissent le même désert pour répandre au soleil les entrailles du même mécréant. Car ainsi je fonde l’empire.

— Seigneur… je ne te comprends pas.

— Me plaît que les forgeurs de clous, qui chantent les cantiques des cloutiers, tendent à piller les outils des scieurs de planches pour servir les clous. Me plaît que les scieurs de planches tendent à débaucher les forgeurs de clous, pour servir les planches. Me plaît que l’architecte qui domine brime les scieurs de planches en protégeant les clous et les forgeurs de clous en protégeant les planches. Car de cette tension des lignes de force, naîtra le navire et je n’attends rien des scieurs de planches sans passion qui vénèrent les clous, ni des forgeurs de clous sans passion qui vénèrent les planches.

— Tu honores donc la haine ?

— Je digère la haine et la surmonte et n’honore que l’amour. Mais il se trouve qu’il ne se noue qu’au-dessus des planches et des clous en le navire. »

Et m’étant retiré, j’adressai à Dieu cette prière : « J’accepte comme provisoires, Seigneur, et bien qu’il ne soit point de mon étage d’en distinguer la clef de voûte, les vérités contradictoires du soldat qui cherche à blesser et du médecin qui cherche à guérir. Je ne concilie point, en breuvage tiède, des boissons glacées et brûlantes. Je ne souhaite point que modérément l’on blesse et soigne. Je châtie le médecin qui refuse ses soins, je châtie le soldat qui refuse ses coups. Et peu m’importe si les mots se tirent la langue. Car il se trouve que ce piège seul, dont les matériaux sont divers, saisit ma capture dans son unité, laquelle est tel homme, de telle qualité et non un autre.

« Je recherche à tâtons tes divines lignes de force, et faute d’évidences qui ne sont point pour mon étage, je dis que j’ai raison dans le choix des rites du cérémonial s’il se trouve que je m’y délivre et y respire. Ainsi de mon sculpteur, Seigneur, que satisfait tel coup de pouce vers la gauche, bien qu’il ne sache dire pourquoi. Car ainsi seulement il lui semble qu’il charge sa glaise de pouvoir.

« Je vais à Toi à la façon de l’arbre qui se développe selon les lignes de force de sa graine. L’aveugle, Seigneur, ne connaît rien du feu. Mais il est, du feu, des lignes de force sensibles aux paumes. Et il marche à travers les ronces, car toute mue est douloureuse. Seigneur, je vais à Toi, selon ta grâce, le long de la pente qui fait devenir.

« Tu ne descends pas vers ta création, et je n’ai rien à espérer pour m’instruire qui soit autre chose que chaleur du feu ou tension de graine. De même de la chenille qui ne sait rien des ailes. Je n’espère point d’être informé par le guignol des apparitions d’archanges, car ne me dirait rien qui vaille la peine. Inutile de parler d’ailes à la chenille comme de navire au forgeur de clous. Suffit que soient, par la passion de l’architecte, les lignes de force du navire. Par la semence, les lignes de force des ailes. Par la graine, les lignes de force de l’arbre. Et Tu sois, Seigneur, tout simplement.

« Glaciale, Seigneur, est quelquefois ma solitude. Et je réclame un signe dans le désert de l’abandon. Mais Tu m’as enseigné au cours d’un songe. J’ai compris que tout signe est vain, car si Tu es de mon étage Tu ne m’obliges point de croître. Et qu’ai-je affaire de moi. Seigneur, tel que je suis ?

« C’est pourquoi je marche, formant des prières auxquelles il n’est point répondu, et n’ayant pour guide, tant je suis aveugle, qu’une faible chaleur sur mes paumes flétries, et Te louant cependant, Seigneur, de ce que Tu ne me répondes point, car si j’ai trouvé ce que je cherche, Seigneur, j’ai achevé de devenir.

« Si Tu faisais vers l’homme, gratuitement, le pas d’archange, l’homme serait accompli. Il ne scierait plus, ne forgerait plus, ne combattrait plus, ne soignerait plus. Il ne balaierait plus sa chambre ni ne chérirait la bien-aimée. Seigneur, s’égarerait-il à T’honorer de sa charité à travers les hommes, s’il Te contemplait ? Quand le temple est bâti, je vois le temple, non les pierres.


« Seigneur, me voilà vieux et de la faiblesse des arbres quand vente l’hiver. Las de mes ennemis comme de mes amis. Non satisfait dans ma pensée d’être contraint de tuer, à la fois, et de guérir, car me vient de Toi le besoin de dominer tous les contraires qui me fait si cruel mon sort. Et cependant ainsi contraint de monter, de mort de questions en mort des questions, vers Ton silence.

« Seigneur, de celui-là qui repose au nord de mon empire et fut l’ennemi bien-aimé, du géomètre, le seul véritable, mon ami, et de moi-même qui ai, hélas, passé la crête et laisse en arrière ma génération comme sur le versant désormais révolu d’une montagne, daigne faire l’unité pour Ta gloire, en m’endormant au creux de ces sables désertes où j’ai bien travaillé. »

ccxiv

Ton mépris du terreau est surprenant. Tu ne respectes que les objets d’art : « Pourquoi vas-tu chez ces amis si imparfaits ?

Comment supportes-tu celui-là qui a tel défaut, ou tel autre qui a telle odeur ? J’en connais qui sont dignes de toi. »

Ainsi dis-tu à l’arbre : « Pourquoi plantes-tu tes racines dans le fumier ? Je ne respecte, moi, que les fruits et les fleurs. »

Mais je ne vis que de ce que je transforme. Je suis véhicule, voie et charroi. Et tu es stérile comme un mort.


CCXV

Immobile êtes-vous, car, à la façon d’un navire qui délivre, ayant accosté, sa cargaison, laquelle habille les quais du port de couleurs vives, et en effet sont là les étoffes dorées et les épices rouges et vertes et les ivoires, voici que le soleil, comme un fleuve de miel sur les sables, livre le jour. Et vous demeurez sans mouvement, surpris par la qualité de l’aurore, sur les versants du tertre qui domine le puits. Et les bêtes aux grandes ombres sont immobiles aussi. Aucune ne s’agite : elles connaissent qu’une à une elles vont boire. Mais un détail suspend encore la procession. Point n’est encore distribuée l’eau. Manquent les grandes auges que l’on apporte. Et les poings sur les hanches, tu regardes au loin et tu dis : « Que font-ils ? »

Ceux que tu as remontés des entrailles du puits désensablé ont déposé leurs instruments et croisent leurs bras sur la poitrine. Leur sourire t’a renseigné. L’eau est présente. Car l’homme, dans le désert, est animal au museau maladroit, qui cherche à tâtons sa mamelle. Rassuré, tu as donc souri. Et les chameliers t’ayant vu sourire sourient à leur tour. Et voici que tout est sourire. Les sables dans leur lumière et ton visage et le visage de tes hommes et peut-être même quelque chose des bêtes, sous leur écorce, car elles connaissent qu’elles vont boire et sont là, immobiles, toutes résignées dans le plaisir. Et il en est de cette minute comme sur mer quand une déchirure du nuage verse le soleil. Et tu sens tout à coup la présence de Dieu, sans comprendre pourquoi, à cause peut-être du goût répandu de récompense (car il en est d’un puits vivant dans le désert comme d’un cadeau, jamais tout à fait escompté, jamais tout à fait promis), à cause aussi de l’attente de la communion en l’eau prochaine, qui vous tient toujours immobile. Car ceux-là, leurs bras croisés sur la poitrine, n’ont point bougé. Car toi, les poings sur les hanches, au sommet du tertre, tu regardes toujours le même point de l’horizon. Car les bêtes aux grandes ombres organisées en processions sur les versants de sable ne se sont point encore mises en marche. Puisque ceux-là qui apportent les grandes auges où faire boire n’apparaissent point encore, et que tu continues de te demander : « Que font-ils ? » Tout est suspendu encore et cependant tout est promis.

Et vous habitez la paix d’un sourire. Et certes, vous vous réjouirez bientôt de boire mais il ne s’agira plus que de plaisir, alors qu’il s’agit maintenant d’amour. Alors que maintenant, hommes, sables, bêtes et soleil sont comme noués dans leur signification par un simple trou entre des pierres, et qu’ils ne figurent plus autour de toi, dans leur diversité, que les objets d’un même culte, que les éléments d’un cérémonial, que les mots d’un cantique.

Et toi le grand prêtre qui présidera, toi le général qui ordonnera, toi le maître de cérémonies, immobile, les poings sur les hanches, retenant encore ta décision, tu interroges l’horizon d’où l’on t’apporte les grandes auges où faire boire. Car manque encore un objet pour le culte, un mot pour le poème, un pion pour la victoire, une épice pour le festin, un hôte d’honneur pour la cérémonie, une pierre à la basilique afin qu’elle éclate sous les regards. Et cheminent quelque part ceux qui apportent comme clef de voûte les grandes auges et auxquels tu crieras quand ils apparaîtront : « Eh ! vous de là-bas, hâtez-vous donc ! » Ils ne répondront pas. Ils graviront le tertre. Ils s’agenouilleront pour installer leurs ustensiles. Alors tu ne feras qu’un geste. Et commencera de crier la corde qui accouche la terre, commenceront les bêtes de mettre en branle, lentement, leur procession. Et commenceront les hommes de les gouverner dans l’ordre prévu, à coups de triques, et de pousser contre elles les cris gutturaux du commandement. Ainsi commencera de se dérouler, selon son rituel, la cérémonie du don de l’eau sous la lente ascension du soleil.


CCXVI

Donc me vinrent trouver les logiciens, historiens et critiques pour argumenter et démontrer et déduire leurs systèmes de conséquence en conséquence. Et tout était impitoyablement exact. Et ils me construisaient, à qui mieux mieux, des sociétés, des civilisations et des empires qui admirablement favorisaient, délivraient, alimentaient et enrichissaient l’homme.

Quand ils eurent longtemps parlé, je leur demandai simplement.

« Pour ainsi valablement pérorer sur l’homme, conviendrait d’abord de me dire ce qui est important de l’homme et pour l’homme… »

Se lancèrent de nouveau et avec volupté dans des constructions nouvelles, car si tu offres à ceux-là occasion de discourir, te la saisissent par la crinière et se lancent dans la voie imprudemment ouverte comme une charge de cavalerie, avec tintamarre des armes, poudroiement d’or du sable et vent orageux de la course. Mais ils ne vont nulle part.

« Donc, leur dis-je, quand ayant cessé de produire leur bruit ils en attendirent des compliments (car ceux-là courent non pour servir mais pour être vus, entendus ou admirés dans leur voltige et, leur tourneboulis terminé, ils te prennent d’avance l’air modeste), donc, si j’ai bien compris, vous me prétendez favoriser ce qui est, de l’homme et pour l’homme, le plus important. Mais j’ai bien compris que vos systèmes favorisaient son tour de ventre — cela certes est utile mais s’agit d’un moyen, non d’un but puisqu’il en est de leur charpente comme de la solidité du véhicule — ou sa santé, mais s’agit là d’un moyen non d’un but, puisqu’il en est de l’entretien de leurs organes comme de l’entretien du véhicule, ou son nombre, mais s’agit là toujours d’un moyen non d’un but. Car il s’agit ici de la quantité des véhicules. Et certes, je souhaite pour l’empire beaucoup d’hommes sains convenablement alimentés. Mais quand j’ai prononcé ces fortes évidences je n’ai rien dit encore sur l’essentiel, sinon qu’il est une matière disponible. Mais qu’en ferai-je, où la conduirai-je et que lui dois-je fournir pour la grandir ? Car il n’est là que véhicule, voie et charroi… »

Me discouraient sur l’homme comme on discourt sur la salade. Et n’ont rien laissé d’elle qui mérite d’être raconté, les générations de salades qui se sont succédé dans mon potager.

Mais ils ne surent point me répondre. Car, myopes et le nez contre, ne se préoccupant jamais que de la qualité de l’encre ou du papier et non de la signification du poème.

J’ajoutai donc :

« Moi qui suis positif et méprise la pourriture du rêve. Moi qui ne comprends l’île à musique que comme construction concrète. Moi qui ne suis point, comme les financiers, tout ivre des fumées du rêve — moi qui, d’honorer l’expérience, place tout naturellement l’art de la danse au-dessus de l’art de la concussion, de l’accaparement, de la prévarication, à cause qu’elle procure plus de plaisir et que la signification en est plus claire — car tes richesses accaparées, faudra bien leur trouver un emploi et, de ce que la danse touche les hommes, tu t’achèteras quelque danseuse, mais ne sachant rien de la danse tu la choisiras sans génie et tu ne posséderas rien. Moi qui regarde et qui entends — de ne point écouter les mots dans le silence de mon amour — j’ai constaté que rien ne valait pour l’homme une odeur de cire par un certain soir, une abeille d’or par une certaine aube, une perle noire non possédée au fond des mers. Et, des financiers eux-mêmes, j’ai constaté qu’il leur arrivait d’échanger une fortune durement acquise par la concussion, la prévarication, l’accaparement, l’exploitation de l’esclavage, les nuits blanches brûlées à des travaux de procédure et en rongeantes additions de comptable, en une noisette large comme l’ongle et d’apparence de verre taillé, qui, de se dénommer diamant et d’être issue du cérémonial des fouilles dans l’épaisseur des organes de la terre, prenait ainsi valeur d’odeur de cire ou de lueur d’abeille, et méritait d’être sauvée, fût-ce au péril de la vie, contre les voleurs.

« M’est donc apparu que le don essentiel était le don de la route à suivre pour accéder à la fête. Et que d’abord pour juger ta civilisation je veux que tu me dises quelles sont tes fêtes — et de quel goût pour le cœur et — puisqu’elles sont instant de passage, porte franchie, éclosion hors de la chrysalide après la mue, — d’où tu viens et où tu vas. Alors seulement je connaîtrai quel homme tu es, et si vaut la peine que tu sois prospère dans ta santé, ton tour de ventre et ton nombre.

« Et puisqu’il se trouve que, pour que tu tendes vers telle route, est nécessaire que tu éprouves la soif dans telle direction et non dans une autre et qu’elle suffira à ton ascension, car elle guidera tes pas et fertilisera ton génie (comme il en est de la pente vers la mer dont il me suffit que je t’augmente pour obtenir de toi des navires) je veux que tu m’éclaires sur la qualité de la soif que tu fondes chez toi dans les hommes. Car il se trouve que l’amour, essentiellement, est soif d’amour, la culture, soif de culture, et le plaisir du cérémonial vers la perle noire, soif de perle noire du fond des mers. »


CCXVII

Tu ne jugeras point selon la somme. « De ceux-là, me viens-tu dire, il n’est rien à attendre. Sont grossièreté, goût du lucre, égoïsme, absence de courage, laideur. » Mais ainsi peux-tu me parler des pierres, lesquelles sont rudesse, dureté, pesanteur morne et épasseur, mais non de ce que tu tires des pierres : statue ou temple. J’ai trop vu que l’être ne fonctionnait presque jamais comme l’eussent fait prévoir ses parties — et certes ceux-là des peuplades voisines, si tu les prends chacun à part, tu trouves chacun qui hait la guerre, ne souhaite point quitter son foyer, car il aime ses enfants et son épouse et les repas d’anniversaire — ni verser le sang car il est bon, et il nourrit son chien, et il caresse son âne, ni le pillage d’autrui car tu l’observes qui ne chérit que sa propre maison et lustre ses bois et repeint ses murs et embaume son jardin de fleurs — et tu me diras donc : « Ils figurent dans le monde l’amour de la paix… » Et cependant leur empire n’est que grande soupière où mijote la guerre. Et leur bonté, et leur douceur, et leur pitié pour l’animal blessé, et leur émotion devant les fleurs ne sont qu’ingrédient d’une magie qui prépare les cliquetis d’armes, comme il en est de tel mélange de neige, de bois verni et de cire chaude qui prépare les grands battements de ton cœur, bien que la capture, ici comme ailleurs, ne soit point de l’essence du piège.

Me juges-tu l’arbre sur les matériaux ? Me viens-tu parler de l’oranger en me critiquant sa racine, ou le goût de sa fibre, ou le visqueux ou le rugueux de son écorce, ou l’architecture de ses branches ? Ne t’importent point les matériaux. Tu juges l’oranger sur l’orange.

Ainsi de ceux-là que tu persécutes. Alors que pris à part ils sont tel et tel et tel. M’en moque bien. Leur arbre me fabrique de temps à autre des âmes de glaive prêtes à sacrifier le corps dans les supplices, contredisant la lâcheté du plus grand nombre, et des regards lucides qui dépouillent, comme de son écorce le fruit, de ses vains attributs la vérité, et, contredisant l’appétit vulgaire du plus grand nombre, t’observent les étoiles de la fenêtre de leur mansarde et vivent d’un fil de lumière — alors me voilà satisfait. Car je vois condition là où tu vois litige. L’arbre est condition du fruit, la pierre du temple et les hommes condition de l’âme qui rayonne sur la tribu. Et de même que dans la bonté et la rêverie douce et l’amour de la maison de ceux-là, j’irai aisément planter mon talon car il ne s’agit, malgré l’apparence, que d’ingrédients pour la soupière, de peste, de crime et de famine. Je pardonnerai aux autres leur absence de bonté ou leur refus de rêverie ou leur faiblesse d’amour pour les maisons (car il se peut qu’ils aient longtemps été nomades) s’il se trouve que ces ingrédients sont conditions de la noblesse de quelques-uns. Et de cela je ne sais rien prévoir par l’enchaînement des mots aux mots à cause qu’il n’est point de logique qui fasse passer d’un étage à l’autre.


CCXVIIl

Car ceux-là se pâment et te voudraient faire croire qu’ils brûlent nuit et jour. Mais ils mentent.

Ment la sentinelle des remparts qui te chante nuit et jour son amour de la ville. Elle lui préfère sa soupe.

Ment le poète qui nuit et jour te parle de l’ivresse du poème. Lui arrive de souffrir de quelque mal de ventre et se moque de tous les poèmes.

Ment l’amoureux qui te prétend que nuit et jour il est habité par l’image de sa bien-aimée. Une puce l’en détourne, car elle pique. Ou le simple ennui, et il bâille.

Ment le voyageur qui te prétend que nuit et jour il s’enivre de ses découvertes, car si la houle est par trop creuse le voilà qui vomit.

Ment le saint qui te prétend que nuit et jour il contemple Dieu. Dieu se retire de lui parfois, comme la mer. Et le voilà plus sec qu’une plage à galets.

Mentent ceux qui pleurent leur mort nuit et jour. Pourquoi nuit et jour le pleureraient-ils, quand ils ne l’aimaient pas nuit et jour ? Connaissaient les heures de dispute ou de lassitude ou de distractions hors de l’amour. Et certes, le mort est plus présent que le vivant, d’être contemplé hors des litiges, devenu un. Mais tu es infidèle, même à tes morts.

Mentent tout ceux-là, car ils renient leurs heures de sécheresse, n’ayant rien compris. Et ils te font douter de toi car, de les entendre affirmer leur ferveur, tu crois en leur permanence et, à ton tour, rougissant de ta sécheresse tu changes ta voix et ton visage, quand tu es en deuil, si l’on te regarde.

Mais je ne connais que l’ennui qui te puisse être permanent. Lequel te vient de l’infirmité de ton esprit qui ne sait lire aucun visage au travers des matériaux. Ainsi qui considère le matériel du jeu d’échecs sans deviner qu’un problème s’y inscrit. Mais, si t’est accordée de temps à autre, en récompense de fidélité dans la chrysalide, la seconde d’illumination de la sentinelle, ou du poète, ou du croyant, ou de l’amant, ou du voyageur, ne te plains point de ne point contempler en permanence le visage qui transporte. Car il en est de si brûlants qu’ils consument qui les contemple. La fête n’est point pour tous les jours.


Donc tu te trompes quand tu condamnes les hommes sur leurs mouvements de routine, à la façon du prophète aux yeux bigles qui nuit et jour couvait une fureur sacrée. Car je sais trop que le cérémonial s’abâtardit dans l’ordinaire en ennui et routine. Car je sais trop que la pratique de la vertu s’abâtardit dans l’ordinaire en concessions aux gendarmes. Car je sais trop que les hautes règles de la justice s’abâtardissent dans l’ordinaire en paravent pour jeux sordides. Mais que m’importe ? Je sais aussi de l’homme qu’il lui arrive de dormir. Me plaindrai-je alors de son inertie ? Je sais aussi de l’arbre qu’il n’est point fleur, mais condition de la fleur.


CCXIX

J’ai désiré fonder en toi l’amour pour le frère. Et du même coup j’ai fondé la tristesse de la séparation d’avec le frère. J’ai désiré fonder en toi l’amour pour l’épouse. Et j’ai fondé en toi la tristesse de la séparation d’avec l’épouse. J’ai désiré fonder en toi l’amour pour l’ami. Et du même coup j’ai fondé en toi la tristesse de la séparation d’avec l’ami, de même que celui-là qui bâtit les fontaines bâtit leur absence.

Mais de te découvrir tourmenté par la séparation plus que par tout autre mal, j’ai voulu te guérir et t’enseigner sur la présence. Car la fontaine absente est plus douce encore pour qui meurt de soif qu’un monde sans fontaines. Et même si t’en voilà exilé au loin pour toujours, quand ta maison brûle tu pleures.

Je connais des présences généreuses comme des arbres, lesquels étendent loin leurs branches pour verser l’ombre. Car je suis celui qui habite et te montrerai ta demeure.

Souviens-toi du goût de l’amour quand tu embrasses ton épouse à cause que le petit jour a rendu leur couleur aux légumes dont tu installes sur ton âne la pyramide un peu branlante car tu te mets en route pour les vendre au marché. Ta femme donc te sourit. Elle demeure là sur le seuil prête, ainsi que toi, pour son travail, car elle balaiera la maison et lustrera les ustensiles et s’emploiera à la cuisson de ton repas, songeant à toi, à cause de tel régal dont elle mijote la surprise, se disant à soi-même : « Qu’il ne revienne pas trop tôt car il me gâterait mon plaisir à me surprendre… » Rien donc ne la sépare de toi bien qu’en apparence tu t’en ailles au loin et qu’elle souhaite ton retard. Et il en est pour toi de même, car ton voyage servira la maison dont il faut bien que tu répares l’usure et alimentes la gaieté. Et tu as prévu sur ton gain quelque tapis de haute laine et, pour ton épouse, tel collier d’argent. C’est pourquoi tu chantes sur la route et habites la paix de l’amour, bien qu’en apparence tu t’exiles. Tu bâtis ta maison, à petits pas de ta baguette, en guidant l’âne, en rajustant les corbeilles, en te frottant les yeux car il est tôt. Tu es solidaire de ta femme mieux qu’aux heures d’oisiveté quand tu te tournes vers l’horizon, du seuil de chez toi, ne songeant même pas à te retourner pour savourer quoi que ce soit de ton royaume, car tu rêves alors d’un mariage lointain où tu souhaites de te rendre, ou de telle corvée, ou de tel ami.

Et maintenant que vous voilà mieux réveillés, s’il arrive à ton âne d’essayer un peu de montrer son zèle, tu écoutes le trot peu durable qui fait comme un chant de cailloux et tu médites ta matinée. Et tu souris. Car tu as choisi déjà la boutique où tu marchanderas le bracelet d’argent. Tu connais le vieux boutiquier. Il se réjouira de ta visite car tu es son meilleur ami. Il s’informera sur ta femme. Il te questionnera sur sa santé, car ta femme est précieuse et fragile. Il t’en dira tant de bien et tant de bien, et d’une voix si pénétrée, que le passant le moins subtil, rien qu’à entendre de telles louanges, l’estimerait digne du bracelet d’or. Mais tu pousseras un soupir. Car ainsi est la vie. Tu n’es point roi. Tu es maraîcher pour légumes. Et le marchand de même poussera un soupir. Et, quand vous aurez bien soupiré en hommage à l’inaccessible bracelet d’or, il t’avouera, de ceux d’argent, qu’il les préfère. « Un bracelet, t’expliquera-t-il, avant tout se doit d’être lourd. Et ceux d’or sont toujours légers. Le bracelet a sens mystique. S’agit là du premier chaînon de la chaîne qui vous lie l’un à l’autre. Il est doux, dans l’amour, de sentir le poids de la chaîne. Au bras joliment soulevé, quand la main rajuste le voile, le bijou doit peser car il informe ainsi le cœur. » Et l’homme te reviendra de son arrière-boutique avec le plus pesant de ses anneaux et il te priera d’essayer l’effet de son poids en le balançant les yeux fermés et en méditant sur la qualité de ton plaisir. Et tu subiras l’expérience. Tu approuveras. Et tu pousseras un autre soupir. Car ainsi est la vie. Tu n’es point capitaine d’une riche caravane. Mais ânier d’un âne. Et tu montreras l’âne, lequel attend devant la porte et n’est guère vigoureux ! et tu diras : « Mes richesses sont si peu de chose que ce matin, sous leur fardeau, il a trotté. » Le marchand donc poussera aussi un soupir Et quand vous aurez bien soupiré en hommage à l’inaccessible bracelet lourd, il t’avouera des bracelets légers qu’après tout ils l’emportent par la qualité de la ciselure, laquelle est plus fine. Et il te montrera celui de ton souhait. Car depuis des jours tu as décidé, selon ta sagesse, comme un chef d’État. Il est à réserver une part des gains du mois pour le tapis de haute laine, et une autre pour le râteau neuf, une autre enfin pour la nourriture de tous les jours…

Et maintenant commence la danse véritable, car le marchand connaît les hommes. S’il devine que son hameçon est bien planté, il ne te rendra point de corde. Mais tu lui dis que le bracelet est trop coûteux et tu prends congé. Il te rappelle donc. Il est ton ami. A la beauté de ton épouse il consentira un sacrifice. L’attristerait si fort de se défaire de son trésor entre les mains d’une laideronne. Tu reviens donc mais à pas lents. Tu règles ton retour comme une flânerie. Tu fais la moue. Tu soupèses le bracelet. N’ont pas grande valeur s’ils ne sont point lourds. Et l’argent ne brille guère. Tu hésites donc entre un maigre bijou et la belle étoffe de couleur que tu as remarquée dans l’autre boutique. Mais ne faut point non plus que tu fasses trop le dédaigneux, car s’il désespère de te rien vendre il te laissera t’éloigner. Et tu rougiras du mauvais prétexte dans lequel tu t’embrouilleras pour lui revenir.

Et certes, celui-là qui ne connaîtrait rien des hommes regarderait danser la danse de l’avarice, alors qu’elle est danse de l’amour et croirait, à l’entendre parler d’âne et de légumes, ou philosopher sur l’or et l’argent, la quantité ou la finesse, et retarder ainsi ton retour par de longues et lointaines démarches, que te voilà très loin de ta maison, alors que tu l’habites véritablement dans l’instant même. Car il n’est point d’absence hors de la maison ou de l’amour si tu fais les pas du cérémonial de l’amour ou de la maison. Ton absence ne te sépare point mais te lie, ne te retranche point mais te confond. Et peux-tu me dire où loge la borne au-delà de laquelle l’absence est coupure ? Si le cérémonial est bien noué, si tu contemples bien le dieu en lequel vous vous confondez, si ce dieu est assez brûlant, qui te séparera de la maison ou de l’ami ? J’ai connu des fils qui me disaient : « Mon père est mort n’ayant point achevé de bâtir l’aile gauche de sa demeure. Je la bâtis. N’ayant point achevé de planter ses arbres. Je les plante. Mon père est mort en déléguant le soin de poursuivre plus loin son ouvrage. Je le poursuis. Ou de demeurer fidèle à son roi. Je suis fidèle. » Et je n’ai point senti dans ces maisons-là que le père fût mort.

De ton ami et de toi-même, si tu cherches ailleurs qu’en toi ou ailleurs qu’en lui la racine commune, s’il est pour vous deux, lu à travers le disparate des matériaux, quelque nœud divin qui noue les choses, il n’est ni distance ni temps qui vous puissent séparer, car de tels dieux, en quoi votre unité se fonde, se rient et des murs et des mers.


J’ai connu un vieux jardinier qui me parlait de son ami. Tous deux avaient longtemps vécu en frères avant que la vie les séparât, buvant le thé du soir ensemble, célébrant les mêmes fêtes, et se cherchant l’un l’autre pour se demander quelques conseils ou se délivrer de confidences. Et certes, ils avaient peu à se dire et bien plutôt on les voyait se promener, le travail fini, considérant sans prononcer un mot les fleurs, les jardins, le ciel et les arbres. Mais si l’un d’eux hochait la tête en tâtant du doigt quelque plante, l’autre se penchait à son tour et, reconnaissant la trace des chenilles, hochait la sienne. Et les fleurs bien ouvertes leur procuraient à tous les deux le même plaisir.

Or il arriva qu’un marchand ayant engagé l’un des deux, il l’associa pour quelques semaines à sa caravane. Mais les pillards de caravanes puis les hasards de l’existence, et les guerres entre les empires, et les tempêtes, et les naufrages, et les ruines, et les deuils, et les métiers pour vivre ballottèrent celui-là des années durant, comme un tonneau la mer, le repoussant de jardin en jardin, jusqu’aux confins du monde.

Or voici que mon jardinier, après une vieillesse de silence, reçut une lettre de son ami. Dieu sait combien d’années elle avait navigué. Dieu sait quelles diligences, quels cavaliers, quels navires, quelles caravanes l’avaient tour à tour acheminée avec cette même obstination des milliers de vagues de la mer jusqu’à son jardin. Et ce matin-là, comme il rayonnait de son bonheur et le voulait faire partager, il me pria de lire, comme l’on prie de lire un poème, la lettre qu’il avait reçue. Et il guettait sur mon visage l’émotion de ma lecture. Et certes il n’était là que quelques mots car les deux jardiniers se trouvaient être plus habiles à la bêche qu’à l’écriture. Et je lus simplement : « Ce matin j’ai taillé mes rosiers… » puis méditant ainsi sur l’essentiel, lequel me paraissait informulable, je hochai la tête comme ils l’eussent fait.

Voici donc que mon jardinier ne connut plus le repos. Tu l’eusses pu entendre qui s’informait sur la géographie, la navigation, les courriers et les caravanes et les guerres entre les empires. Et trois années plus tard vint le jour de hasard de quelque ambassade que j’expédiai de l’autre côté de la terre. Je convoquai donc mon jardinier : « Tu peux écrire à ton ami. » Et mes arbres en souffrirent un peu et les légumes du potager, et ce fut fête chez les chenilles, car il te passait les journées chez soi, à griffonner, à raturer, à recommencer la besogne, tirant la langue comme un enfant sur son travail, car il se connaissait quelque chose d’urgent à dire et il lui fallait se transporter tout entier, dans sa vérité, chez son ami. Il lui fallait construire sa propre passerelle sur l’abîme, rejoindre l’autre part de soi à travers l’espace et le temps. Il lui fallait dire son amour. Et voici que tout rougissant, il me vint soumettre sa réponse afin de guetter cette fois encore sur mon visage un reflet de la joie qui illuminerait le destinataire, et d’essayer ainsi sur moi le pouvoir de ses confidences. Et (car il n’était rien en vérité de plus important à faire connaître, puisqu’il s’agissait là pour lui de ce en quoi d’abord il s’échangeait, à la façon des vieilles qui s’usent les yeux aux jeux d’aiguille pour fleurir leur dieu) je lus qu’il confiait à l’ami, de son écriture appliquée et malhabile, comme une prière toute convaincue, mais de mots humbles : « Ce matin, moi aussi, j’ai taillé mes rosiers… » Et je me tus, sur ma lecture, méditant sur l’essentiel qui commençait de m’apparaître mieux, car ils Te célébraient, Seigneur, se joignant en Toi, au-dessus des rosiers, sans le connaître.

Ah ! Seigneur, je prierai pour moi-même, ayant de mon mieux enseigné mon peuple. A cause que j’ai reçu de Toi trop de travail pour rejoindre en particulier tel ou tel que j’eusse pu aimer, et qu’il a bien fallu que je me sevrasse d’un commerce qui procure seul les plaisirs du cœur, car sont doux les retours ici et non ailleurs et les sons de voix particuliers et les confidences enfantines de telle qui croit pleurer son bijou perdu, quand elle pleure déjà la mort qui sépare de tous les bijoux. Mais Tu m’as condamné au silence afin qu’au-delà du vent des paroles j’en entendisse la signification, puisqu’il est de mon rôle de me pencher sur l’angoisse des hommes dont j’ai décidé de les guérir.

Certes, tu m’as voulu économiser le temps que j’eusse usé en bavardage, et l’enfer des paroles sur le bijou perdu (et nul ne sortira jamais de ces litiges puisqu’il ne s’agit point ici d’un bijou mais de la mort) comme sur l’amitié ou sur l’amour. Car amour ou amitié ne se nouent véritablement qu’en Toi seul et il est de ta décision de ne me permettre d’y accéder qu’à travers ton silence.

Que recevrai-je, puisque je sais qu’il n’est point de ta dignité, ni même de ta sollicitude, de me visiter à mon étage et que je n’attends rien du guignol des apparitions d’archanges ? Car moi qui m’adresse non à tel ou tel, mais au laboureur comme au berger, j’ai beaucoup à donner mais je n’ai rien à recevoir. Et, s’il se trouve que mon sourire puisse enivrer la sentinelle, puisque je suis le roi et qu’en moi l’empire se noue qui est fait de leur sang, et qu’ainsi en retour l’empire à travers moi paie leur propre sang par mon sourire, qu’ai-je, Seigneur, à attendre du sourire de celle-là ? Des uns comme des autres je ne sollicite point pour moi l’amour, et peu m’importe s’ils m’ignorent ou me haïssent, à condition qu’ils me respectent comme le chemin vers Toi, car l’amour je le sollicite pour Toi seul dont ils sont — et dont je suis — nouant la gerbe de leurs mouvements d’adoration, et Te la déléguant de même que je délègue à l’empire, non à moi, la génuflexion de ma sentinelle, car je ne suis point mur mais opération de graine qui de la terre tire des branchages pour soleil.

Me vient donc quelquefois, puisqu’il n’est point de roi pour moi qui me puisse rembourser par un sourire, qu’il convient que j’aille ainsi jusqu’à l’heure où tu daigneras me recevoir et me confondre avec ceux-là de mon amour, me vient donc, de temps à autre, la lassitude d’être seul, et le besoin de rejoindre ceux de mon peuple, car, sans doute, je ne suis point encore assez pur.

De juger heureux le jardinier qui communiquait avec son ami me vient donc parfois le désir de me lier ainsi, selon leur dieu, aux jardiniers de mon empire. Et il m’arrive de descendre à pas lents, un peu avant l’aube, les marches de mon palais vers le jardin. Je m’achemine dans la direction des roseraies. J’observe ici et là, et me penche attentif sur quelque tige, moi qui, midi venu, déciderai le pardon ou la mort, la paix ou la guerre. La survie ou la destruction des empires. Puis, me relevant de mon travail avec effort, car je me fais vieux, je dis simplement, en mon cœur, afin de les rejoindre par la seule voie qui soit efficace, à tous les jardiniers vivants et morts : « Moi aussi, ce matin, j’ai taillé mes rosiers. » Et peu importe, d’un tel message, s’il chemine ou non des années durant, s’il parvient ou non à tel ou tel. Là n’est point l’objet du message. Pour rejoindre mes jardiniers j’ai simplement salué leur dieu, lequel est rosier au lever du jour.

Seigneur, ainsi de mon ennemi bien-aimé que je ne rejoindrai qu’au-delà de moi-même. Et pour qui, car il me ressemble, il en est également ainsi. Donc je rends la justice selon ma sagesse. Il rend la justice selon la sienne. Elles paraissent contradictoires et, si elles s’affrontent, nourrissent nos guerres. Mais lui et moi, par des chemins contraires, nous suivons de nos paumes les lignes de force du même feu. En Toi seul, Seigneur, elles se retrouvent.

J’ai donc, mon travail achevé, embelli l’âme de mon peuple. Il a, son travail achevé, embelli l’âme de son peuple. Et moi qui pense à lui, et lui qui pense à moi, bien que nul langage ne nous soit offert pour nos rencontres, quand nous avons jugé, ou dicté le cérémonial, ou puni ou pardonné, nous pouvons dire, lui pour moi, comme moi pour lui : « Ce matin j’ai taillé mes rosiers… »

Car tu es, Seigneur, la commune mesure de l’un et de l’autre. Tu es le nœud essentiel d’actes divers.

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